Concerto no 4 en mi mineur, André Mathieu
Symphonie no 2 en ré majeur, op. 43, Jean Sibelius
Orchestre symphonique de Winnipeg
Alexandre Mickelthwate, chef
Alain Lefèvre, piano
Le samedi 3 décembre 2011
Salle de concert du Centenaire

Alain Lefèvre raconte ainsi sa première “rencontre” avec André Mathieu: “J’ai ouvert la porte sur le monde d’André Mathieu, alors que je ne le cherchais pas, mais qu’il m’a trouvé… Notre rencontre était, je le crois, prédestinée. Hélas, je suis arrivé beaucoup trop tard au rendez-vous. Trop tard d’une dizaine d’années. André Mathieu était déjà passé de l’autre côté du miroir, quand pour la première fois j’entendis son Prélude Romantique, œuvre saisissante d’une étrange beauté mélancolique, qui me parvint de la porte fermée d’un studio du Collège Marguerite Bourgeois où travaillait un professeur de piano. Bouleversé, je poussai la porte du studio afin d’en connaître le compositeur. On me répondit « André Mathieu ». J’avais alors quinze ans et je savais que pour l’avoir manqué, jamais plus je ne serais infidèle au rendez-vous.

J’avais désormais André Mathieu dans ma mémoire musicale. Je répondrais à son appel, à sa détresse, à son écorchure. Celle qui marque de son empreinte les destinées tragiques des génies laissés-pour-compte, abandonnés à leur triste sort et qui sombrent au fil des ans dans une mer d’amertume, celle de ne pas être compris, de ne pas être soutenus.

Un demi-siècle les sépare, mais on pourrait croire que Lefèvre est né pour faire revivre Mathieu, mort à 39 ans. Les deux sont des enfants prodiges, leurs talents pianistiques se révélant dès l’âge de quatre ans. Dès leur enfance ils accumulent les prix et séduisent les auditoires par leur virtuosité. Mathieu est doué pour la composition, talent qui se manifestera plus tard chez Lefèvre. Ce sont deux romantiques passionnés. De Mathieu Lefèvre dira qu’il est sans doute né au mauvais endroit et au mauvais moment, qu’on a trop vite exploité son génie, lui volant son enfance et le laissant ensuite voguer à la dérive. Même s’il a pu évoluer dans de meilleures conditions, Lefèvre reconnaît qu’il a lui aussi traversé des périodes très difficiles.

Alain Lefèvre part donc à la recherche de Mathieu et, dit George Nicholson à qui Lefèvre a demandé d’écrire sa biographie “au fil des ans, rassemble partitions, enregistrements, lettres, photographies, programmes, coupures de journaux, témoignages, anecdotes et confidences et sa passion se transforme en mission. Ce québécois d’élection se fixe pour but de graver dans notre conscience collective et l’œuvre et la vie de ce personnage mythique tombé complètement dans l’oubli.” Il inscrit de nombreuses compositions d’André Mathieu à son répertoire, dont le Concerto pour piano no 3 ou Concerto de Québec.

Les circonstances de la découverte et de la reconstitution du Concerto no 4 sont presque romanesques. On savait qu’André Mathieu avait entrepris la composition d’un quatrième concerto entre 1946 et 1948, car il en a joué des extraits dans ses récitals à l’époque. Mais on n’en a pas retrouvé de partition et on croyait l’oeuvre à jamais perdue. Le 21 septembre 2005, Alain Lefèvre est invité à jouer le Concerto de Québec au concert d’ouverture de la saison de l’Orchestre symphonique de Laval, à la Salle André-Mathieu de Laval. À la fin du concert, un couple l’attend pour lui parler. Très émue, la dame lui dit qu’elle a connu André Mathieu et qu’elle a même été son dernier amour. Elle lui remet un sac en lui disant que cela lui revient. Et le couple s’esquive sans plus d’explications. Le sac contient cinq disques avec, sur les pastilles, l’écriture d’André Mathieu. Il a enregistré pour lui-même quatre de ses oeuvres. Trois sont connues, mais la quatrième, remplissant quatre faces, est identifiée par Mathieu comme le Concerto no 4 . Alain Lefèvre se rend vite compte qu’il a en mains une oeuvre nouvelle, inconnue, forte, peut-être la plus audacieuse de Mathieu . André Mathieu avait retravaillé le deuxième mouvement du concerto pour en tirer la Rhapsodie romantique, mais les premier et troisième mouvements sont sans doute ses plus belles compositions, l’œuvre la plus représentative de son  » romantisme moderne « . Alain Lefèvre se lance alors dans le projet de créer une version du concerto avec orchestre. Il demande à son ami, le compositeur et chef d’orchestre Gilles Bellemare, qui connaît bien la musique d’André Mathieu et a déjà reconstitué certaines de ses oeuvres, de réaliser une partition du concerto pour orchestre et piano solo, un défi colossal.

Quelques années auparavant, “le 22 mars 2003, Alain Lefèvre est en Allemagne, soliste invité de l’Orchestre symphonique de Nuremberg. Le chef annoncé étant indisposé, George Hanson accepte de le remplacer au pied levé. L’entente entre les deux musiciens est impressionnante, une amitié s’amorce, des collaborations s’annoncent. Directeur musical du Tucson Symphony Orchestra, Hanson invite Alain Lefèvre la saison suivante dans le Concerto en fa de Gershwin. Comme Alain Lefèvre vient de lancer son enregistrement du Concerto de Québec d’André Mathieu, il offre à Hanson d’ajouter cette œuvre inconnue au programme des 18, 19 et 21 novembre 2004. Coup de dés puis coup de foudre : le public, la critique et le Tucson Symphony Orchestra sont emportés par la déferlante André Mathieu/Alain Lefèvre.

Alain Lefèvre est invité pour l’ouverture de la saison 2006-2007. George Hanson lui propose la Rhapsody in Blue de Gershwin. Celui qui s’est juré de réhabiliter André Mathieu suggère d’inclure au programme la Rhapsodie romantique, qu’il vient d’enregistrer avec l’Orchestre symphonique de Montréal. De nouveau, Mathieu enthousiasme les Américains.” (Extrait du livret de l’enregistrement du Concerto no 4, Analekta.)

C’est donc tout naturellement qu’Alain Lefèvre propose à son ami George Hanson de créer le Concerto no 4 lors d’un programme de concert entièrement dédié à André Mathieu et d’en faire l’enregistrement pour la publication d’un disque. L’oeuvre a été jouée pour la première fois et enregistrée par Analekta à Tucson les 8, 9 et 11 mai 2008. Depuis, Lefèvre a joué le concerto avec plusieurs grands orchestres, notamment en Chine, à Londres et à Berlin, recevant partout un accueil triomphal.

Nous avons été privilégiés d’entendre cette oeuvre en première à l’OSW avec Alain Lefèvre au piano. Ce fut un autre triomphe. Lefèvre a joué avec l’engagement, l’intensité et la passion de celui qui s’est donné pour mission de faire découvrir au monde l’oeuvre d’un génie oublié, à qui il voue une grande admiration et un amour presque fraternel. Lefèvre est tellement imprégné de Mathieu qu’il n’interprète pas son oeuvre, il la vit. Des musiciens ont déjà découvert des partitions inédites qu’ils ont intégrées à leur répertoire, mais sans entretenir de lien affectif particulier avec le compositeur. Lefèvre a d’abord “rencontré” Mathieu, a été séduit par cet être exceptionnel et a décidé de lui “redonner vie” à travers ses oeuvres. L’expérience que nous avons vécue à ce concert se rapproche sans doute de celle des auditoires qui assistaient aux concerts où Mozart, Beethoven ou Rachmaninov interprétaient leurs propres compositions.

Le Concerto no 4 n’est pas un chef d’oeuvre de composition. Il ressemble davantage à une géniale improvisation. Mathieu ne l’a peut-être jamais transcrit. On n’en connaît pas la genèse mais on peut supposer que Mathieu l’a imaginé dans un élan d’inspiration et qu’il a jailli d’un trait, pendant son séjour à Paris en 1946 et 1947, à l’âge de 17 ans. S’il le jouait de mémoire, il est possible qu’il en modifiait des parties selon ses humeurs du moment.

Le Concerto expose l’univers des émotions qui accablent déjà le jeune Mathieu, des émotions intenses, allant parfois jusqu’au bord du désespoir. Mathieu s’exprime en exploitant pleinement sa virtuosité pianistique et les capacités musicales de l’instrument. Bellemare a réussi à transposer cette richesse musicale dans les parties confiées à l’orchestre. On sent dans la musique de Mathieu l’influence de Rachmaninov, en particulier dans la rhapsodie du 2e mouvement, et de Brahms, dans les sombres accords des premier et troisième mouvement, magnifiquement interprétés par les cordes.

Au piano, Lefèvre fait une démonstration éclatante de sa virtuosité. Son jeu s’ajuste parfaitement aux humeurs changeantes du concerto: léger, fluide et tendre dans les passages les plus romantiques, énergique, vif et puissant dans les passages plus dynamiques. Son engagement total se transmet à l’orchestre dont le jeu est impeccable. La direction de Mickelthwate est excellente. Il établit un mariage presque parfait entre l’orchestre et le piano tout au long du concerto, produisant des sonorités éblouissantes.

Le public a été séduit. La longue acclamation et les bravos étaient tout à fait mérités. En remerciant l’auditoire, Alain Lefèvre a dit combien il était heureux de lui avoir fait découvrir une oeuvre et un compositeur dont le Canada devrait être fier et qu’il espère faire reconnaître à travers le monde comme l’un des grands compositeurs du 20e siècle. En rappel, Alain Lefèvre a joué une jolie pièce de jazz de sa composition.

En complément de programme, l’OSW a donné une très belle exécution de la Symphonie no 2 en ré majeur, op. 43 de Jean Sibelius. Mickelthwate a su bien mettre en valeur les multiples couleurs de cette symphonie et captiver l’intérêt du début à la fin. Encore une fois nous avons pu apprécier les grandes qualités de l’orchestre et de ses différentes sections.

Ce fut une grande soirée musicale qui a profondément touché l’assistance. À la sortie, on ne voyait que des sourires de satisfaction et n’entendait que des commentaires élogieux.

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