Les 7 et 8 février 2012, le Manitoba Chamber Orchetra et l’Opéra du Manitoba ont conjointement présenté l’opéra Dido and Aenaeas (Didon et Énée), du compositeur anglais Henry Purcell, par The Theatre of Early Music, de Montréal, fondé et dirigé par le haute-contre Daniel Taylor. Le TEM débutait à Winnipeg une tournée qui s’est poursuivie à Seattle, Edmonton, Toronto et Montréal.

Rarement a-t-on entendu un petit ensemble d’une telle qualité. L’orchestre de 11 musiciens, jouant à l’ancienne,  regroupe des jeunes musiciens de grand talent. La seule tête grise dans le groupe est l’organiste montréalais et spécialiste de musique ancienne Christopher Jackson au clavecin. Ils accompagnent à la perfection un groupe de jeunes chanteurs aux voix exceptionnelles, excellents interprètes de la musique médiévale et bons comédiens. On sent que tous ces artistes, plusieurs réunis pour la première fois, sont unis par un grand amour de la musique et qu’ils ont du plaisir à jouer et chanter ensemble.

L’opéra a été composé en 1689 sur un livret de Hahum Tate. L’histoire provient de la légende de Didon et Énée, racontée dans l’Énéide, poème épique en latin écrit par Virgile entre 29 et 19 av. J.C. Il s’était lui-même inspiré de L’Iliade et l’Odyssée, épopée grecque attribuée à Homère datant de la fin du VIIIe s. av. J.C.  Le prince troyen Énée, à qui les dieux ont ordonné de se rendre en Italie fonder une nouvelle cité après la chute de Troie, échoue à Carthage. Il est accueilli par Didon, reine veuve, qui se sent attirée par le beau jeune-homme. Ayant juré de demeurer fidèle à son défunt mari, elle hésite à déclarer son amour malgré les encouragements de sa cour. Énée prend l’initiative de lui révéler ses propres sentiments et elle consent finalement à s’abandonner à cet amour. La cour anticipe déjà un mariage royal. Mais les forces du mal, dirigées par une sorcière magicienne, souhaitent la chute de la Reine. Ils fomentent un complot pour faire échouer ce mariage en éloignant Enée de Didon. Un des sujets de la sorcière se fera passer pour le dieu Mercure pour rappeler à Énée que sa destinée est de bâtir une cité en Italie et qu’il doit immédiatement quitter Carthage. Bouleversé, Énée se soumet à contre-coeur à ce qu’il croit être la volonté des dieux et se prépare à partir. En venant lui faire ses adieux, il est touché par le désespoir de Didon et décide de rester. Mais Didon le chasse,  ne lui pardonnant pas d’avoir eu la pensée de la quitter. Elle en meurt de chagrin. L’histoire est très concentrée, l’opéra en trois actes durant moins d’une heure, se limitant à l’essentiel, dans la tradition baroque. (Deux siècles plus tard, Berlioz composera Les Troyens,  un opéra en cinq actes sur le même thème, d’une durée de 4 heures!)

Même sans décors et sans costumes, The Theatre of Early Music donne beaucoup plus qu’une simple version concert. Nous assistons à une représentation d’opéra avec jeu d’acteurs.  Les personnages qui, à l’exception de Didon et de la sorcière, s’intègrent au choeur entre leurs apparitions, entrent et sortent de scène et jouent leur rôle avec brio.

Le rôle de Didon a été confié à la soprano hongroise Noemi Kiss. Elle a une très belle voix mais n’a pas le même talent de comédienne que les autres membres de l’ensemble. On a l’impression qu’elle n’entre pas complètement dans le jeu. Comme on l’a mentionné, c’est la seule qui ne participe pas au choeur et n’est pas vêtue en noir. Mais la qualité du chant est excellente et elle communique très bien l’émotion. Elle a été particulièrement impressionnante dans sa confrontation avec Énée, qu’elle a chassé avec un “Away!” empreint d’une royale autorité, et l’interprétation de l’aria conduisant à sa mort, « When I am laid in earth ».

Le baryton canadien d’origine britannique Alexander Dobson, qui fait carrière à l’opéra, était très à l’aise et convainquant dans le rôle d’Énée. Il a une voix superbe, une diction parfaite et  une belle prestance en scène.

La charmante soprano anglaise Grace Davidson interprétait Belinda, confidente de Didon. Elle a chanté et joué d’une manière superbe et tout à fait crédible. Elle a une très belle voix et une diction parfaite. La soprano torontoise Agnes Zeigovics, une habituée du Theatre Early Music et qui a souvent chanté des duos avec Daniel Taylor, jouait le rôle d’une dame de cour. Ses duos avec Belinda ont été parfaitement exécutés, vivants et émouvants.

Daniel Taylor, qui dirigeait discrètement devant l’orchestre, a été époustouflant dans le rôle de la sorcière. Il a donné toute une démonstration de ses talents de chanteur et d’acteur. Taylor est davantage un haute-contre qu’un contre-ténor. Ces derniers chantent pour la plupart  avec une voix de falsetto (voix ce tête) alors que Taylor chante avec une voix “normale” même si le timbre ressemble à celui d’une femme (contre-alto ou alto). Il a un registre étendu et peut chanter avec plus de puissance, ce qui lui permet d’avoir un répertoire très diversifié. La soprano canadienne Meara Conway et la contre-alto américaine Meg Bragle, dans les rôles secondaires de sorcières, chantent et jouent avec la même énergie que Taylor, exprimant avec humour le caractère maléfique des personnages et leur malin plaisir d’avoir réussi leur complot.

Taylor a invité son ami le ténor canadien Benjamin Butterfield à chanter le rôle d’un marin, dont l’intervention dure à peine un peu plus d’une minute. Ce fut suffisant pour pouvoir apprécier la belle voix et le talent d’acteur de Butterfield.

Taylor a réussi à faire chanter en choeur tous ces artistes qui, pour la plupart, poursuivent des carrières internationales de solistes. Les choeurs étaient superbes, aucune voix ne perçant l’ensemble.

En première partie, Taylor a programmé de courtes oeuvres qui ont permis d’apprécier le talent des solistes, comme un plateau de hors d’oeuvre raffinés précédant un grand plat, notamment le superbe duo Oh Lovely Peace de Purcell, avec Daniel Taylor et Grace Davidson, Total Eclipse de Handel par Benjamin Butterfield et des pièces de Thomas Tallis et Purcell admirablement bien chantées par le choeur.

Ce fut un grand moment musical dont on se souviendra longtemps.

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