COMME UNE ÉTOILE FILANTE…

La soprano canadienne Measha Brueggergosman, une des grandes étoiles de la scène lyrique mondiale, a brillé sur Winnipeg comme une étoile filante lors de son passage à l’Orchestre symphonique de Winnipeg, les 26 et 27 octobre 2012.

Originaire de London, Ontario, Measha poursuit une carrière internationale remarquable et très active à l’opéra et en concert depuis qu’elle a remporté le premier prix du Concours international de chant des Jeunesses musicales du Canada à Montréal en 2002. Elle a du surmonter de graves problèmes de santé et a échappé à la mort grâce à une opération à coeur ouvert en 2009, à l’âge de 31 ans. Un fait saillant de sa jeune carrière est sa mémorable interprétation de l’Hymne olympique lors des cérémonies d’ouverture des jeux Olympiques et des jeux Paralympiques de Vancouver en 2010. Elle a donné naissance à un premier garçon à la fin de l’été. Measha a tous les attributs d’une grande diva: une voix unique, une personnalité remarquable et une beauté impressionnante, magnifiquement rehaussée par son couturier et son bijoutier. Elle faisait ses débuts à l’OSW.

La Liberté - Chronique de Pierre Meunier
Gracieuseté : Mat Dunlap

En première partie, elle interprété un cycle de trois poèmes de Tristan Klingsor inspirés du conte “Les Mille et une nuits”, publié en 1903 et mis en musique par Maurice Ravel dans un recueil intitulé Schéhérazade. Les trois chants ont été superbement interprétés par Measha et l’orchestre. Dans le premier chant, Asie, un voyageur rêve de partir pour l’Orient. Les paroles s’harmonisent parfaitement aux orchestrations exotiques de Ravel, qu’elles évoquent le chant scintillant des oiseaux ou une mer houleuse. Measha marie très bien sa voix aux émotions du poème et aux nuances de la musique. Les mots “Je voudrais…” qui introduisent chaque strophe

sont chantés d’une manière qui éveille la curiosité et attire l’attention. Elle réussit à nous faire rêver à cette Asie mythique et à nous entraîner, l’espace de quelques minutes, dans un voyage imaginaire de la Perse à la Chine en passant par l’Inde. Dans La Flûte enchantée elle évoque avec une excitation toute juvénile une jeune fille qui, près de son maître endormi, écoute à la fenêtre son amoureux lui jouer une sérénade à la flûte. Il lui semble que  chaque note s’envole

vers sa joue comme un mystérieux baiser. Enfin, L’Indifférent est la complainte d’un personnage ambigu (un jeune homme ou une jeune fille?) charmé par un bel étranger qui passe et s’éloigne “me faisant un dernier geste avec grâce et la hanche légèrement ployée par ta démarche féminine et lasse”. Mickelthwate a prolongé le mystère en maintenant un long moment de silence avant de baisser les bras.

En deuxième partie, Measha s’est transformée en chanteuse de cabaret pour interpréter trois chansons de Cabaret Songs, du compositeur et pianiste américain William Bolcom, sur des paroles de Arnold Weinstein. Bolcom a composé ces chansons avec accompagnement au piano pour son épouse, la mezzo-soprano Joan Morris. Ils les ont présentées ensemble en spectacle aux États-Unis, au Canada et en Europe pendant plus de 35 ans.

Les trois chansons interprétées par Meahsa ont été expressément orchestrées pour elle par Bolcom. Elles racontent l’histoire de trois personnages réels présentés plus grands que nature: Black Max, un clochard qui hante les rues de la Rotterdam d’avant-guerre; The Actor, un comédien qui “meurt de vouloir à tout prix que le spectacle continue pour gagner sa vie”; et  Amor, une vénus provocante qui se tire de maints embarras par son pouvoir séducteur. Measha a conquis son auditoire par une interprétation captivante, faisant ressortir à la perfection le caractère à la fois dramatique et comique des personnages. La voix porte et le son est beau même dans les notes basses. La diction est toujours impeccable.

La participation de Measha à ce long concert nous a semblé bien brève. Ce furent comme le scintillement de deux étoiles filantes qu’on aurait souhaité voir briller plus longtemps.

Ce fut en effet un long concert un peu bigarré, dont le début a été retardé par une affluence inhabituelle au guichet. Avec six oeuvres au programme, ce concert aurait mieux figuré dans une série de concerts populaires que la série “Masterworks” où l’on s’attend à entendre les grandes oeuvres du répertoire symphonique. D’ailleurs, plusieurs abonnés à la série Masterworks ont préféré échanger leurs billets pour un autre concert.

Le concert a débuté par Prelude, Fugue and Riffs, de Leonard Bernstein, une pièce de jazz dans la grande tradition des “jazz-bands”américains, pour cuivres (plusieurs surnuméraires ont été ajoutés au pupitre), clarinette et percussions. Ce fut une exécution bien menée, rythmée et percutante. Malheureusement, le solo de clarinette, joué par Micah Heilbrunn, clarinette solo de l’orchestre, au tour duquel est formé le troisième mouvement (Riffs), était à peine audible. Ce solo, qui a l’allure d’une improvisation accompagnée par le reste de l’orchestre, aurait du être joué debout, de mémoire et devant l’orchestre.

A suivi une oeuvre d’un style complètement opposé, cette fois pour les cordes seules.  Musica celestis est le sous-titre du second mouvement lent du premier quatuor pour cordes du compositeur américain Aaron Jay Kernis, arrangé pour un orchestre à cordes et contrebasses. Il s’agit d’une pièce au caractère éthéré, dont Kernis dit qu’elle lui a été inspirée par les oeuvres du 12e siècle de la mystique Hildegard von Bingen, qui “évoquent le chant des anges dans les cieux à la gloire du Dieu éternel”. C’est une musique d’atmosphère paisible et méditative basée sur une mélodie simple et spacieuse et une forme harmonique qui se développent à travers plusieurs variations. Une musique que l’on écoute sans effort et qui a été jouée à la perfection par l’orchestre, qui préparait bien à l’audition de Schéhérazade.

La Symphonie No. 2 Montagne mystérieuse, de Alan Hovhaness, ouvrait la deuxième partie. Hovhaness a écrit au sujet de cette symphonie: “Les montagnes, comme les pyramides, sont des symboles de la recherche de Dieu. Les montagnes sont des lieux symboliques de la rencontre des mondes naturel et spirituel. Pour certains, la ‘Montagne mystérieuse’ pourrait être le sommet caché qui serait plus haut que l’Everest. Pour d’autres, il peut s’agir de la montagne solitaire, trône de la puissance dominant le paysage.” Hovhaness était lui aussi attiré par le mysticisme et la musique de l’époque médiévale qu’il a cherché à exprimer dans un style moderne et distinctif.

Cette symphonie est également une oeuvre d’atmosphères, agréable à écouter. Elle a été très bien exécutée par l’orchestre.

Cabaret Songs a été suivi d’une exécution électrisante de An American in Paris, de George Gershwin. “Mon but ici est de mettre en musique les impressions d’un touriste américain à Paris, alors qu’il se promène dans la ville, écoute les bruits de la rue et s’imprègne de l’esprit français.” a écrit Gershwin. C’est une oeuvre narrative très colorée, qui s’apparente beaucoup à la musique des grandes comédies musicales américaines et à la musique de film. Elle a d’ailleurs inspiré le film “An American in Paris” tourné en 1951 avec Gene Kelly. Le final étincelant a soulevé l’auditoire.

Ce fut un concert très bien réussi, dirigé de main de maître par Alexander Mickelthwate qui semblait très à l’aise dans ce genre de répertoire. Il a manifestement séduit les nombreux auditeurs occasionnels qui ont été attiré par ce programme mais n’a peut-être pas satisfait les abonnés qui s’attendent à des oeuvres plus substantielles dans le cadre de cette série.

 

Orchetre symphonique de Winnipeg

Le samedi 27 octobre 2012

Alexander Mickelthwate, chef

Measha Brueggergosman, soprano

Micah Heilbrunn, clarinette

Prélude, Fugue and Riffs, Leonard Bernstein

Musica celestis, Aaron Jay Kernis

Shéhérazade Maurice Ravel

Symphonie No. 2, Montagne mystérieuse, Op. 132, Alan Hovhaness

Cabaret Songs, William Bolcom

Song of Black Max – The Actor – Amor

An American in Paris, George Gershwin (1898-1937)

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