La Liberté / Chronique classique par Pierre MeunierLes 9 et 10 novembre 2012, l’Orchestre symphonique de Winnipeg a présenté un concert en commémoration du 200e anniversaire de l’arrivée des colons de Selkirk à Winnipeg, inscrit dans la série Masterworks. Hormis les airs de cornemuse qui nous accueillaient dans le hall de la salle du Centenaire et les costumes d’époques portés par certaines personnes, ce ne fut pas une “soirée écossaise”. Nos compatriotes écossais n’ont pas à s’en offusquer car on leur a offert sans doute le plus beau concert de la saison à ce jour.

Ce concert était marqué par la jeunesse : jeunesse du chef invité Joshua Weilerstein, 25 ans, et de la pianiste Beatrice Rana, 19 ans; jeunesse d’une oeuvre de Sid Robinovitch présentée en première mondiale; et la présentation d’oeuvres de jeunesse de Beethoven et Mendelssohn.

LA LIBERTÉ - Blogue de Pierre Meunier
Joshua Weilerstein (Gracieuseté : Jesse Weiner)

Joshua Weilerstein a gagné le concours Malko pour jeunes chefs d’orchestre, à Copenhague, à l’âge de 21 ans, en mai 2009. Il a été engagé comme chef assistant de l’Orchestre philharmonique de New-York immédiatement après avoir complété ses études de maîtrise en direction et violon au New England Conservatory, en mai 2011. Il est aussi un excellent violoniste. Il avait de toute évidence minutieusement préparé ce concert et a fait jouer l’orchestre à la hauteur de son potentiel.

Le concert a débuté par la création de la pièce symphonique Rivière Rouge du manitobain Sid Robinovitch, commandée par  la Seven Oaks Historical Society de Winnipeg. “ L’oeuvre évoque diverses circonstances qui ont forgé le caractère de la communauté de la Rivière Rouge du Manitoba – les périodes de paix et de discorde qui sont aujourd’hui son héritage,” explique Robinovitch. C’est une composition très narrative, qui raconte l’arrivée des colons de Selkirk à la Rivière Rouge et leur rencontre avec les premiers occupants du territoire; leur prise de possession du territoire, la colonisation et les conflits avec les Premières nations; les souvenirs nostalgiques de la mère patrie et enfin la réussite de l’entreprise dans un finale triomphal. Cette oeuvre ne constitue évidemment pas un traité historique, mais il y manque quelques mesures rappelant que ces terres étaient aussi déjà occupées par une importante colonie de français et de métis à l’arrivée des colons écossais.

L’oeuvre est de forme simple et très classique, bien orchestrée, avec de belles lignes mélodiques et rythmiques, facile à comprendre. Il n’y a rien eu de banal dans l’exécution. Joshua Weilerstein ne s’est pas contenté d’une lecture facile mais a dirigé une superbe interprétation. Avec un souci marqué du détail, il a  dessiné de beaux paysages, créé des atmosphères colorées, évoqué avec sensibilité le contenu émotif du narratif. Par exemple, l’évocation de la Rivière Rouge dans le premier mouvement faisait penser à un tableau impressionniste de Renoir. Ce chef à l’allure de grand adolescent s’est vite imposé par sa maîtrise de la direction d’orchestre et un sens artistique exceptionnel. On le sent en constante communication avec les musiciens. Sa gestuelle n’est pas spectaculaire ni exagérée. Les musiciens la comprennent et se laissent emporter par la musique. Il y a longtemps que nous n’avions entendu les cordes aussi bien jouer.

Joshua Weilerstein est ensuite revenu en scène avec la pianiste italienne Beatrice Rana, pour interpréter le Concerto pour piano No. 1 composé et créé par Ludwig van Beethoven à l’âge de 18 ans. En juin 2011, à l’âge de 18 ans, Beatrice Rana a gagné le premier prix du Concours musical international de Montréal, la plus jeune et première lauréate italienne du concours. En plus du premier prix, Rana a remporté le prix de la meilleure interprétation de l’oeuvre canadienne imposée et le prix du public de Radio-Canada. Née en 1993 dans une famille de musiciens, elle a commencé à étudier le piano à 4 ans et a fait ses débuts comme soliste à 9 ans.

Beatrice Rana (Gracieuseté : Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve)

Nous avons entendu une performance impressionnante, résultat d’une remarquable complicité artistique entre le chef, la soliste et l’orchestre. Beatrice Rana joue avec une technique assurée et une grande liberté d’expression, sans affectation. Elle laisse toute la place à la musique. Elle n’a pas besoin de grands gestes corporels pour révéler ses états d’âme ou ses émotions : tout se passe entre ses doigts et les touches du piano.  Seules les paillettes de sa robe, qui brillent comme si les notes se transformaient en mille étoiles, attirent l’attention sur elle. Elle a fait du largo du second mouvement une superbe rêverie romantique et déployé l’énergie débordante d’une jeune fille prête à conquérir le monde dans le brillant finale. Pendant ce temps,  Weilerstein dirigeait l’orchestre avec une minutie presque chirurgicale, en parfaite harmonie artistique avec la pianiste, commandant un jeu subtilement nuancé chez les cordes qui vibraient avec émotion, maintenant un parfait équilibre sonore entre l’orchestre et le piano.

L’enchantement s’est poursuivi avec la Symphonie no. 3 in la mineur, Op. 56 “Écossaise”, de Felix Mendelssohn. Cette symphonie est dite “Écossaise” parce que Mendelssohn en a eu l’inspiration pendant une randonnée d’été à pied dans les Highlands d’Écosse au cours d’un séjour à Londres, alors qu’il avait 20 ans. Il a rapidement esquissé quelques ébauches, mais ce n’est que plus de 10 ans plus tard qu’il a composé la symphonie. La symphonie n’est pas un récit de voyage avec des descriptions de lieux, de paysages, de scènes de vie locale et des citations de musique du folklore local. Mendelssohn n’appréciait d’ailleurs guère la musique écossaise.  Il a écrit: “C’est dans des images, des ruines et dans la nature environnante que je ressens le plus de musique.”

Weilerstein a encore une fois fortement  impressionné dans son interprétation de l’Écossaise. Ce jeune chef a un sens exceptionnel de la musique et nous a émerveillés du début à la fin. Mendelssohn était un peintre talentueux qui transformait les images et les couleurs en musique. Je ne sais pas si Joshua Weilerstein a aussi étudié la peinture, mais il dirige comme s’il peignait un tableau. Il dessine des lignes et des formes qu’il remplit de magnifiques coloris avec une grande maîtrise de la lumière. Les sujets sont bien exposés, se détachant ou se fondant avec délicatesse. Dans son geste comme dans sa musique, il ne cherche pas à impressionner par des “effets” mais à émouvoir par la subtilité des nuances et des variations.

Ce fut un concert exceptionnel qui nous a rassurés quant à l’avenir. Ces jeunes de grand talent continueront encore longtemps de faire vivre et évoluer la musique classique. Ce concert nous a aussi prouvé encore une fois que notre orchestre symphonique peut faire de la très belle musique.

Orchestre symphonique de Winnipeg
Le 9 novembre 2012
Salle de concert du Centenaire
Joshua Weilerstein, chef
Beatrice Rana, piano
Rivière Rouge (première mondiale),    Sid Robinovitch
Concerto No.1 pour piano et orchestre en do majeur, Op. 15, Beethoven
Symphonie no. 3 en la mineur, Op. 56 “Écossaise’’, Felix Mendelssohn

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