Pour le second concert de la saison qui célèbre ses quarante ans, le Manitoba Chamber Orchestra a invité le chef Scott Yoo, qui a tout dirigé de mémoire, et la violoniste Karen Gomyo, dans un programme fort bien agencé d’oeuvres de Morlock, Mozart et Schoenberg. Même si elles ont été composées à des époques très différentes, les trois pièces formaient un ensemble très cohérent, comme s’il s’était agi d’une oeuvre en cinq mouvements.

Le Chef d’orchestre Scott Yoo. (Crédit photo : Carlo Roncancio)

Nostalgia est une oeuvre commandée par le MCO à Jocelyn Morlock qui a été créée par Scott Yoo en 2007. Morlock explique que c’est une méditation sur l’Adagio de la Sonate pour viole de gambe et clavecin, de Bach, “une pièce qui pour moi est remplie de nostalgie et de souvenirs du passé.”  La composition n’est cependant pas faite de citations ou d’emprunts à l’oeuvre de Bach et les quelques fragments que Morlock a utilisés sont difficilement perceptibles. Il s’agit plutôt d’une expression des sentiments ressentis par la compositrice à l’écoute de Bach, “d’une rumination sur l’univers séduisant mais surréaliste de la mémoire.” C’est une oeuvre toute en nuances qui exprime des sentiments très variés, empreinte de mystère et de rêve. Scott Yoo en a dirigé une merveilleuse interprétation. Lui-même un excellent violoniste, il a réussi à obtenir des cordes une expression très subtile des divers états d’âme évoqués par la musique. Dirigeant de mémoire, il n’avait d’yeux que pour ses musiciens.

Le premier mouvement du Concerto pour violon no 5 en la majeur de Mozart,  Allegro aperto, nous a sorti de l’univers de la rêverie par son rythme rapide et enjoué. Mais ce rythme est interrompu par l’entrée du violon solo sur un court adagio qui semble exprimer un sentiment de tristesse et de solitude avant d’être entraîné avec l’orchestre dans un nouveau thème reprenant le rythme enjoué du début. Le violon solo reprend seul la parole dans un belle cadence qui conduit à une joyeuse conclusion du mouvement. Suit ensuite un langoureux  Adagio très lyrique qui nous replonge dans l’atmosphère nostalgique du début du concert, mais avec un caractère plus romantique. Le concerto se termine par un Rondeau: Tempo di minuetto aux teintes exotiques évoquant la musique turque, d’où le nom donné au concerto, ainsi que des airs du folklore Hongrois. Dans ces passages, Mozart demande aux violoncelles et aux contrebasses de frapper les cordes avec le bois de l’archet, créant un effet de léger coup de fouet, et impose au soliste des lignes acrobatiques qui exigent une grande virtuosité.

La soliste Karen Gomyo, qui est née à Tokyo, a grandi à Montréal et vit maintenant à NewYork, a donné une prestation magistrale. Cette jeune violoniste d’une trentaine d’année mène une brillante carrière internationale et jouit d’une réputation qui n’est pas surfaite. Elle joue avec élégance et beaucoup de sensibilité sur un Stradivarius au son remarquable. Elle a une touche naturelle, claire et précise sur toute l’étendue du registre. Elle s’exprime l’émotion sans affectation, le son semblant couler d’une harmonie parfaite entre son coeur et l’âme du violon. Elle a été merveilleusement bien accompagnée par l’orchestre, Scott Yoo obtenant encore une fois un jeu très bien nuancé et maintenant un parfait équilibre de l’ensemble.

Le concert s’est terminé par La nuit transfigurée, de Schoenberg, qui nous ramenait dans l’atmosphère méditative de la première pièce. Alors que Morlock s’était inspirée d’une oeuvre de Bach pour écrire sa méditation sans en reproduire la musique, Schoenberg s’est inspiré de poèmes de Richard Dehmel et en particulier du poème “Nuit transfigurée”, mais sans illustrer le contenu des poèmes. Il a écrit, en 1950: “Ma composition était quelque peu différente d’autres compositions descriptives, premièrement parce qu’elle n’a pas été écrite pour un orchestre mais pour un ensemble de chambre (Elle a d’abord été écrite pour un sextuor de cordes en 1899. Schoenberg l’a adaptée pour un orchestre à cordes en 1917 et l’a révisée en 1943, version qui a été interprétée par le MCO.) et deuxièmement parce qu’elle n’illustre aucune action ou drame mais se limite à décrire la nature et à exprimer des sentiments humains … en d’autres mots, elle doit être appréciée comme de la «musique pure»”.  Après avoir entendu l’oeuvre, Dehmel a écrit à Schoenberg: “ Je voulais suivre les thèmes de mon poème dans votre composition, mais j’ai vite oublié de le faire tant j’étais envoûté par la musique.”

Scott Yoo a dirigé une interprétation sublime de l’oeuvre de Schoenberg. Comme dans la pièce d’ouverture, il a créé des ambiances, exprimé les élans émotifs et les sentiments avec beaucoup de sensibilité. Les musiciens étaient en pleine communion avec lui, répondant avec précision et beaucoup d’âme à ses indications. Le tout s’est terminé dans un finale paisible en point de suspension, prolongé d’un silence religieusement respecté par l’auditoire qui a retenu son souffle et ses applaudissements jusqu’à ce que Yoo ait baissé les bras.

Le Manitoba Chamber Orchestra nous a offert un autre concert exceptionnel. Et cela semble devoir continuer pour le reste de cette 40e saison. Le MCO a invité plusieurs des artistes qui se sont produits à ses concerts dans le passé à revenir célébrer cet anniversaire, dont le pianiste Marc-André Hamelin, le 9 janvier 2013; les Winnipeg Singers, le 6 février; Janina Fialkowska, piano, le 19 février; Tracy Dahl, le 2 avril; et le magnifique duo formé de la soprano Suzie LeBlanc et du contre-ténor Daniel Taylor le 14 mai.

 

Manitoba Chamber Orchestra
Westminster United Chuch, Winnipeg
Le 21 novembre 2012
Scott Yoo, chef
Karen Gomyo, violon
Nostalgia, Jocelyn Morlock
Concerto pour violon no 5 en la majeur, K 219 – ‘Turc”, W.A. Mozart
Verklärte Nacht (Nuit Transfigurée), op. 4, Arnold Schoenberg

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