La Liberté / Chronique classique par Pierre MeunierL’Opéra du Manitoba  célèbre cette saison le bicentenaire de la naissance de Verdi par la présentation de deux de ses opéras les plus connus, Rigoletto, dont la première a eu lieu le samedi 24 novembre, et Aïda, qui prendra l’affiche en avril 2013.

Rigoletto est inspiré de la pièce de Victor Hugo Le roi s’amuse, une dure critique des moeurs libertines de la monarchie et de la noblesse française du 16e siècle. L’opéra de Verdi reprend l’argument de Victor Hugo mais transpose l’action à Mantoue, en Italie, où le personnage authentique de Triboulet prend le nom de Rigoletto.

Rigoletto, un bouffon de cour bossu, prend plaisir à encourager et faciliter la vie de débauche du Duc de Mantoue, qui rêve de séduire et posséder toutes les femmes du duché, cependant qu’il se préoccupe à l’excès de protéger la vertu de sa propre fille, Gilda, qu’il garde enfermée dans sa maison. C’est un antihéros, à la fois un monstre mais aussi un homme aux sentiments paternels admirables.

La suffisance de Rigoletto, qui se moque allègrement des membres de la cour et de leurs infidélités, lui attire l’inimitié de plusieurs. Informés que Rigoletto vit avec une femme que l’on croit être sa maîtresse et dont la présence discrète à l’église a déjà attiré l’attention du Duc, les courtisans décident de se venger en l’enlevant pour la mettre dans les bras du Duc. Le comte Monterone, dont la fille a été déshonorée par le Duc avec la complicité de Rigoletto, le maudit.

Malgré toutes les précautions de Rigoletto, le Duc parvient facilement à séduire Gilda, qui en était déjà secrètement amoureuse après l’avoir croisé du regard à l’église, en se faisant passer pour un pauvre étudiant. Les courtisans enlèvent Gilda à la tombée de la nuit, avec la collaboration involontaire de Rigoletto suite à une supercherie, pour l’amener dans le lit du Duc.

Lorsqu’il réalise que Gilda a été enlevée, Rigoletto implore en vain les partisans d’avoir pitié d’un père tourmenté par le sort de sa fille. Gilda sort de la chambre du Duc après une “nuit d’amour” et accourt vers son père éploré pour lui demander pardon. Celui-ci jure de la venger, mais elle lui confesse qu’elle aime le Duc et l’implore de lui pardonner aussi.

Todd Thomas incarnant Rigoletto (Gracieuseté : Palm Beach Opera).

Ayant tenté en vain de convaincre Gilda que le Duc ne méritait pas son amour, Rigoletto décide de demander à Sparafucile, un assassin professionnel, de tuer le Duc. La soeur de Sparafucile, Maddalena, use de ses charmes pour attirer le Duc à son auberge, lieu choisi pour l’assassinat. Séduite à son tour par le Duc, elle demande à son frère de l’épargner. Ne voulant pas perdre l’argent du contrat, ils conviennent que si un homme se présente à l’auberge avant minuit, Sparafucile le tuera et remettra le corps à Rigoletto dans un sac pour le jeter à la rivière. Gilda, qui a suivi le Duc jusqu’à l’auberge déguisée en garçon, entend leur conversation et décide de se sacrifier pour sauver la vie de l’homme qu’elle aime malgré tout. Elle frappe à la porte de l’auberge avant que ne sonne minuit. Sparafucile et Maddalena exécutent leur plan sur le champ. Alors que Rigoletto s’apprête à disposer du corps, il entend la voix du Duc qui célèbre sa conquête de Maddalena et se rend compte qu’il a été dupé. Ouvrant le sac il découvre le corps de sa fille à l’agonie. Lorsqu’elle meurt dans ses bras, il s’effondre: la malédiction du comte Monterone est accomplie.

Malgré des moyens limités, l’Opéra du Manitoba a réalisé une très belle production grâce à une excellente distribution.

Le baryton américain Todd Thomas, dans le rôle de Rigoletto, donne une performance époustouflante. Il a une voix superbe, puissante et juste. Il chante avec beaucoup d’expression. Excellent acteur, il campe très bien son personnage, mettant en évidence le caractère ambigu de Rigoletto. Son jeu est particulièrement saisissant de vérité après l’enlèvement de Gilda au deuxième acte lorsque, après avoir confronté les courtisans dans un élan de colère et réalisant qu’ils sont sans remords, il s’effondre en larmes, laissant déborder sa grande peine et implorant leur pitié. Il sera encore plus émouvant dans son dernier duo avec Gilda lorsqu’elle meurt dans ses bras.

Vedette locale, Tracy Dahl joue devant son public déjà conquis. Elle a toujours une superbe voix dont la hauteur du registre garde un certain caractère de jeunesse, mais elle ne peut plus incarner une jeune ingénue de façon très crédible. On est moins habitué aujourd’hui à voir à l’opéra des chanteurs ou des cantatrices qui n’ont plus l’âge ou le physique de leurs personnages. On la sentait un peu retenue lors de sa première apparition, mais elle a retrouvé tous ses moyens et a très bien chanté après avoir exécuté ses premières coloratures,  malgré quelques manques de justesse dans certains passages.

Le ténor canadien David Pomerory s’est fondu avec délectation dans le personnage du Duc de Mantoue, ne laissant planer aucun doute sur son caractère libidineux et immoral. Il a une superbe voix, généralement très juste. Il a cependant chanté légèrement en dessous des notes hautes au début du 2e acte. Son interprétation de La donna è mobile, le plus célèbre aria de cet opéra, fut très convenable. Le duo avec Maddalena (Lauren Segal, mezzo-soprano), est l’une des scènes les mieux réussies de cette production. Le rapprochement avec le duo célèbre de Carmen et Don José dans la prison de Séville, dans l’opéra Carmen, est inévitable. Ils interprètent cette scène avec un érotisme presque torride, qui rehausse l’intensité du drame.

La basse Peter Volpe, qui incarne les personnages du comte Monterone et de Sparafucile fait frémir par la gravité et la puissance de sa voix.  Il est très convaincant dans le rôle de  Monterone, lorsque rempli de haine et de rage il lance sa malédiction à Rigoletto. Personnifiant Sparafucile, il quitte Rigoletto, à qui il vient d’offrir ses services d’assassin, en lui rappelant son nom sur un sinistre fa grave qu’il fait résonner pendant plusieurs secondes.

Les autres rôles secondaires sont interprétés convenablement et le choeur, qui ne comprend que des hommes, a été bien préparé par Tadeusz Biernacki. On peut seulement lui reprocher un manque de clarté dans la diction. Même si on ne comprend pas l’italien, une bonne diction ajoute de la couleur à la musique.

La musique de cet opéra est très belle et l’Orchestre symphonique de Winnipeg, bien dirigé par Tyrone Paterson, a en donné une remarquable interprétation. Les solistes ont été excellents, en particulier le clarinettiste Micah Heilbrunn qui a joué des lignes d’un touchant romantisme.

L’action se déroule dans de beaux décors empruntés au New Orleans Opera. Les costumes loués à la maison Malabar de Toronto, sont très convenables et propres à l’époque. Cependant, les costumes de Gilda auraient pu être mieux choisis. Lui faire porter une robe blanche avec voile bleu, symbole de vertu et de virginité, ne donne pas plus de crédibilité à son personnage. Le costume d’homme couleur kaki qu’elle porte au 3e acte lui donne l’allure d’un petit soldat et est trop grand. L’éclairage est moins bien réussi. Les contrastes entre les ambiances d’extérieur et d’intérieur, de jour et de nuit, sont peu marqués. L’éclairagiste Bill Williams aurait du concevoir un meilleur jeu de lumières pour créer l’atmosphère de tempête orageuse dans la nuit où se trame la conclusion du drame. L’utilisation d’un projecteur baladeur pour suivre les solistes dans leurs déplacements n’est pas vraiment nécessaire.

La mise en scène de Rob Herriot est très classique. Les mouvements manquent parfois de naturel, mais cela est peut-être du au manque de talent d’acteur de certains figurants. La scène du bal au cours du premier acte illustre d’une manière caricaturale assez explicite le libertinage de la cour du Duc. Comme on l’a dit plus haut, la rencontre entre le Duc et Maddalena, au troisième acte, est très capiteuse, contraste frappant avec la première rencontre très pudique du Duc et de Gilda au premier acte.

Rigoletto sera présenté encore deux fois, le mardi 27 novembre à 19 h 30. et le vendredi 30 novembre à 20 h 00.

 

 

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