La Liberté / Chronique classique par Pierre MeunierLe jeune pianiste aveugle d’origine japonaise Nobuyuki Tsujii, qui se fait appeler Nobu, a fait ses débuts à l’Orchestre symphonique de Winnipeg dans le Concerto pour piano no. 3 en do majeur, op. 26 de Serge Prokofiev, présenté dans le cadre de la série Masterworks, le 18 janvier 2013.

Prokofiev a écrit ce 3e concerto dans le but de faire valoir la virtuosité pianistique du soliste et sans doute sa propre virtuosité. C’est lui-même qui l’a créé à Chicago en 1921 et en a fait le premier enregistrement en 1932.

Nobu a acquis une grande notoriété après avoir remporté la médaille d’or au Concours international de Piano Van Cliburn, en 2009, à l’âge de 21 ans. Très diminué physiquement, il a reçu un don musical exceptionnel qui s’est révélé dès l’âge de deux ans lorsqu’il a joué ses premières notes au piano. Il a progressé rapidement et composé une première pièce à 12 ans. Que Nobu parvienne à mémoriser à l’oreille et à exécuter sans faute, sans voir le clavier, les plus grandes oeuvres du répertoire constitue déjà un exploit phénoménal qui pourrait faire courir les foules. Mais les nombreux commentaires de ceux qui ont jugé ses prestations au concours Cliburn ou fait la critique de ses concerts et récitals confirment les qualités musicales et artistiques de Nobu, que l’audition d’une seule oeuvre ne permet malheureusement pas d’apprécier pleinement.

On ne peut s’empêcher d’être surpris à son entrée en scène, au bras du chef qui le conduit au piano. Voilà un être d’apparence fragile, au visage angélique, humble, qui paraît mal à l’aise avec son corps. De très petite taille, il marche à pas hésitants, la tête basse, comme absorbé en son monde intérieur. Lorsqu’il s’assoit au piano, des mouvements incontrôlés de son corps attirent l’attention. Il peut difficilement garder la tête haute et de rester immobile.

La Liberté - Chronique musique classique
crédit photo: Yuji Hori

L’interprétation de Nobu est captivante. Dès que la musique commence, ses mains semblent se détacher de son corps et survoler d’elles-mêmes les notes du piano. Il a une technique impeccable. Les doigts trouvent les touches avec précision, sans aucune hésitation, partout sur le clavier, malgré le rythme infernal de certains passages, les arpèges en notes doubles ou en octaves avec croisement de mains et autres difficultés introduites par Prokofiev. Le jeu est fluide, les notes sont claires et limpides. Nobu sent la pulsion rythmique de l’orchestre et la suit parfaitement. Lorsqu’il amorce certaines séquences, c’est lui qui dicte le rythme et Mickelthwate, très attentif au pupitre, suit le rythme imposé par le soliste. Mickelthwate a d’ailleurs réussi à maintenir un bon équilibre entre l’orchestre et le piano tout au long de l’oeuvre.

Cette audition fut une expérience exceptionnelle et paradoxale, une grande leçon d’ouverture d’esprit et d’humilité. Extérieurement, Nobu n’a pas l’apparence d’un grand pianiste. On ne peut imaginer à première vue qu’il puisse faire de la si belle musique. Il est facile de se laisser distraire par les mouvements incontrôlés de son corps pendant qu’il joue. Mais comme pour les plus grands musiciens que nous avons vus, l’inspiration vient du plus profond de son être et transcende son corps. Il joue une musique d’une grande pureté, qu’il faudrait écouter en fermant les yeux pour l’apprécier pleinement. Sa prestation a été longuement acclamée par l’auditoire.

Il faut souhaiter que Nobuyuki Tsujii soit réinvité à Winnipeg pour donner un récital et jouer quelques autres concertos. En attendant ce retour, on peut voir et entendre ses auditions au concours Cliburn et d’autres extraits de concerts et de récitals sur YouTube, ou se procurer des enregistrements “live” sur CD.

En ouverture de programme, Mickelthwate a dirigé le Concert Românesc ( Concerto roumain) de György Ligeti. C’est un concerto pour orchestre très agréable à écouter, qui a été très bien interprété par Mickelthwate. Il a été joué avec beaucoup de mouvement et de couleur. Soulignons en particulier la belle sonorité des cors qui se répondaient entre la scène et le balcon au troisième mouvement, et le magnifique solo de la violoniste Gwen Hoebig au quatrième mouvement.

En deuxième partie, nous avons entendu la Symphonie no. 7 en ré mineur, Op. 70 d’Antonin Dvořák. C’est une symphonie qui est très marquée par l’influence de Brahms tout en conservant des teintes personnelles puisées dans les souvenirs que Dvořák avaient gardés de sa Bohème natale. Mickelthwate a donné une interprétation convenable qui a comporté de très beaux passages. Le premier mouvement a débuté avec beaucoup d’intensité et d’émotion. Les longues lignes en crescendo – diminuendo à la manière de Brahms ont été jouées avec un bel élan et beaucoup d’expression. Mais par la suite plusieurs passages ont été joués à la manière de Mickelthwate, c’est-à-dire en recherchant l’effet plutôt que l’émotion. Le célèbre Scherzo: Vivace du troisième mouvement, considéré comme l’une des plus belles compositions de Dvořák, a malheureusement tourné dans une certaine confusion après un bon début. Mickelthwate a accéléré le rythme, ce qui a dénaturé le caractère dansant du mouvement et la ligne mélodique. À l’image du premier, le dernier mouvement a comporté des lignes remarquables par leur émotion et leur expressivité et d’autres ne recherchant que des effets.

Ce concert a encore une fois mis en évidence les limites acoustiques de la salle du Centenaire. Ce qui nous semble parfois des défauts d’interprétation est peut-être causé par l’acoustique. Il faudrait faire l’expérience de surélever les gradins du fond de la scène pour que le son des bois et des cuivres soit projeté au dessus des cordes, comme le font plusieurs grands orchestres.

 

Concert Prokofiev et Dvořák à l’OSW

Orchestre symphonique de Winnipeg
Salle de concert du Centenaire, le vendredi 18 janvier 2013
Alexander Mickelthwate, chef
Nobuyuki Tsujii, piano
Concert Românesc (Concerto roumain) – György Ligeti
Concerto pour piano no. 3 en do majeur, op. 26 – Serge Prokofiev
Symphonie no. 7 en ré mineur, Op. 70 – Antonin Dvořák

 

 

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