Par Pierre Meunier

Le Festival de musique nouvelle de l’Orchestre de Winnipeg, qui s’est déroulé du 28 janvier au 2 février 2013, rendait hommage au compositeur américain Steve Reich, dont plusieurs oeuvres ont été présentées au cours de la semaine et lors des deux grands concerts qui ont clôturé le Festival, les 1 et 2 février, et mettait en vedette Dame Evelyn Glennie comme artiste invitée et percussionniste solo de ces deux concerts.

Reich est considéré par certains comme le plus grand compositeur américain de notre époque. Il est un des pionniers du minimalisme. Sa musique est caractérisée par des rythmes soutenus, des répétitions et une fascination pour les canons.  Elle associe des structures rigoureuses avec des rythmes entraînants et une orchestration aux couleurs séduisantes. La musique minimale, apparue au cours des années 1960, est une musique dépouillée, basée essentiellement sur la répétition de sons plus ou moins harmonisés et de pulsions rythmiques, faisant large place aux percussions, ce qui lui donne un caractère primitif.

Aux concerts de clôture, l’OSW a présenté deux oeuvres majeures de Reich, Tehillim, composée en 1981 et The Desert Music, datant de 1983, qui se situent dans une approche formelle similaire. Les deux sont une mise en musique de textes “poétiques”, des versets de quelques psaumes de louange pour Tehillim et de poèmes de William Carlos Williams pour The Desert Music. Dans l’esprit minimaliste, Reich n’utilise que quelques extraits des psaumes ou des poèmes pour n’exposer que l’essentiel. L’orchestre est réduit à la taille d’un petit ensemble de chambre. Les voix et plusieurs instruments, dont les cordes et les vents, sont amplifiés. Tehillimest chanté par quatre voix féminines, une soprano coloratura, deux sopranos et une alto. (Au début de l’entracte, on a annoncé l’annulation de la présentation de l’oeuvre à cause d’un problème de voix chez une des solistes. Elle a pu recouvrer sa voix à la dernière minute et l’oeuvre a été présentée comme prévu après un long délai.) The Desert Music est chanté par un petit choeur à quatre voix formé de membres des Winnipeg Singers. Steve Reich lui-même était à la console de son

L’exécution de ces oeuvres demande un contrôle très précis des rythmes et des volumes sonores amplifiés. Le défi est considérable. Les rythmes varient selon le rythme du texte hébraïque dans Tehillim et le rythme en 3/2 est très complexe dans The Desert Music. Le volume sonore doit être à la fois équilibré  par le chef et le technicien à la console. La prise de son doit être très bien préparée et le mixage effectué avec précaution. Ceci est d’autant plus important que la musique est écrite dans un registre aigu. Si la sonorisation n’est pas parfaite, cela peut produire des discordances et même des distorsions sonores stridentes très désagréables, ce qui est arrivé à quelques reprises lors des deux concerts. La préparation pour la présentation de ces oeuvres ne semblait pas à point. À certains moments, l’audition devenait très désagréable et même irritante. Bien sur, cette musique n’est pas écrite dans la forme classique en suivant les règles fondamentales de l’harmonie, mais nous ne sommes pas non plus dans l’univers de la musique dodécaphonique. L’audition d’autres exécutions m’ont permis de constater que cette musique peut être très belle, signifiante, émouvante et écoutée sans en ressentir d’irritation. Jouer cette musique est très exigeant pour les musiciens et les chanteurs. Les musiciens doivent maintenir une pulsion rythmique soutenue et répétitive qui demande une attention soutenue, une grande précision et beaucoup d’énergie. Les chanteurs se retrouvent souvent dans l’aigu, ne chantant pas des airs mais répétant les mêmes mots sur les mêmes notes en suivant eux aussi la pulsion rythmique. Dans les circonstances, leur prestation fut héroïque.

Deux versions intégrales intéressantes de Tehillim
et The Desert Music à découvrir en vidéo:

Tehillim 

The Desert Music

 

En première partie, chaque concert présentait une oeuvre composée expressément pour la percussionniste solo Dame Evelyn Glennie: Hikoi, du compositeur néo-zélandais Gareth Farr le vendredi et From Darkness to Light: A Spiritual Journey, de Vincent Ho, en première mondiale, le samedi.

Hikoi (‘voyage’) a été commandée par Evelyn Glennie et l’Orchestre symphonique de Nouvelle Zélande. Après sa création en Nouvelle Zélande en l’an 2000, l’oeuvre a été jouée en concert dans le cadre des Jeux olympiques de Sydney la même année. C’est une oeuvre de grande envergure qui demande un effectif imposant, dont six percussionnistes (en plus de la soliste)  et deux claviéristes. Elle requiert également une grande variété d’instruments à percussion. La musique est très puissante et dynamique, influencée par les rythmes de tambours polynésiens mais aussi empreinte de passages très lyriques. Evelyn Glennie, qui a élevé l’art de la percussion à un niveau hors du commun, a donné une performance éblouissante. On a pu apprécier toutes les facettes de son immense talent: force et puissance mais aussi douceur et retenue, énergie, sens du rythme, polyvalence (elle peut jouer d’une incroyable variété d’instruments) et surtout une musicalité exceptionnelle qui lui permet de faire “chanter” presque tout objet pouvant vibrer. Au cours de ce “voyage musical” on l’a vue jouer avec une énergie presque sauvage une longue séquence sur les tambours polynésiens, exécuter un magnifique duo romantique au marimba avec Gwen Hoebig au violon et exécuter un impressionnant solo à la batterie. L’orchestre a été poussé à jouer à son plus haut niveau, à la fois entraîné par la performance éclatante de Mme Glennie et l’excellente direction d’Alexander Mickelthwate.

From Darkness to Light: A Spiritual Journey, (Des ténèbres à la lumière: un voyage spirituel) de Vincent Ho, qui a était jouée en première mondiale le samedi, a été composée conjointement avec Mme Glennie “à la mémoire de mon ami Luc Leestemaker, un peintre hollando-américain mort d’un cancer le 18 mai 2012, le jour de son 55e anniversaire. Des ténèbres à la lumière: un voyage spirituel est ma réponse personnelle au cancer”, explique Ho. “Cette oeuvre d’envergure exprime l’horreur de la maladie et le combat auquel le malade est confronté: surmonter la peur, l’inconnu, le choc et la peine; lutter pour la guérison, garder l’espérance – le voyage de la douleur et la souffrance à la paix et à l’abandon.” Elle constitue une sorte de suite à la première oeuvre que Ho a composé pour Evelyn Glennie en 2011, Le Chaman.

C’est une oeuvre aux émotions très intenses, dont l’orchestration est très élaborée, nécessitant un très grand effectif, dont dix percussionnistes en plus de la soliste et quatre claviéristes. Elle débute dans un climat de belle sérénité brusquement interrompue par le choc de l’annonce de la maladie. Commence alors un long passage sombre et torturé où s’exprime la révolte et le désespoir. Peu à peu la révolte fait place à l’abandon et au combat pour la survie, à la fois médical et spirituel, jusqu’à ce que la mort survienne dans la paix. Nous avons pu encore une fois apprécier le talent extraordinaire de Mme Glennie. On a bien senti dans son jeu aux tambours l’expression de la colère et de la révolte. Elle a utilisé une panoplie d’instruments pour évoquer le traitement médical et la démarche spirituelle, pendant qu’apparaissaient à l’écran les dernières oeuvres créées par Luc Leestemaker pendant sa maladie. Mme Glennie a une façon de se déplacer et de manipuler ses instruments qui fait penser à un rituel. Cela ne distrait pas de la musique mais s’y intègre, nous permettant de mieux en comprendre le sens. La musique s’arrête subitement comme dans un dernier souffle et l’éclairage s’éteint.

Au moment du décès de son ami, Vincent Ho attendait la naissance de sa première fille, née un mois plus tard. À ce point de l’oeuvre, où une vie vient de s’éteindre et une nouvelle vie va débuter, Ho arrête d’écrire et demande de conclure avec un dernier mouvement ad lib, suggérant une musique au caractère spirituel, qui peut être choisie dans le répertoire ou improvisée. Pour la première, il a demandé à Evelyn Glennie d’interpréter une de ses compositions intitulée A Little Prayer. Une lumière vive et blanchâtre apparaît dans un coin de la scène et enveloppe Evelyn Glennie devant son marimba, donnant l’impression qu’elle est dans un lieu éthéré. Commence alors, dans un silence de plomb, un moment musical unique, qui restera sans doute gravé longtemps dans la mémoire des auditeurs qui l’ont vécu. A Little Prayer est une pièce toute simple, dans laquelle on reconnaît l’influence des chorals de Bach. Mme Glennie l’a jouée d’une manière sublime, presque mystique. Pendant sept minutes nous avons senti la salle unie dans un état de profond recueillement par cette douce musique qui semblait sortir du plus profond du coeur et s’élever comme une longue et confiante supplication vers le divin. La pièce s’est terminée dans un très long silence (trois, quatre, peut-être même cinq minutes) que rien d’autre que le bruit des ventilateurs et de quelques tousseurs n’a perturbé jusqu’à ce que Mme Glennie, demeurée immobile dans un état extatique pendant tout ce temps, dépose délicatement ses maillets. Les applaudissements ont débuté timidement, comme si personne n’osait perturber ce moment de grâce extraordinaire et souhaitait qu’il se prolonge infiniment.

 

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