Par Pierre Meunier
 

Janina Fialkowska
Janina Fialkowska

Les amateurs de Mozart et de piano ont été choyés par la venue à Winnipeg de la réputée pianiste Janina Fialkowska le 19 février pour jouer le 12e concerto pour piano de Mozart avec le Manitoba Chamber Orchestra et donner un récital le lendemain au bénéfice du MCO, quelques jours après le passage de madame Angela Cheng à l’Orchestre symphonique de Winnipeg pour le 25e concerto pour piano de Mozart, que j’ai commenté dans ma dernière chronique.

Au début des années 1780, Mozart connaissait le succès et était surtout reconnu comme un pianiste virtuose. Il venait de s’installer à Vienne et avait marié Constanze Weber le 4 août 1782. Il organisait des séries de concerts par abonnement, pour lesquelles il a composé de nombreuses oeuvres, dont trois concertos pour la série du début de 1783, les 11, 12 et 13. Cette série fut annulée après le premier concert faute d’un nombre suffisant d’abonnés. C’est probablement lors de ce concert que fut créé le concerto no 12.

Je mentionnais, à propos du 25e concerto, que c’est dans les périodes les plus difficiles de sa vie que Mozart a été inspiré de ses plus belles oeuvres. Ce qui ne signifie pas que celles qu’il a composées dans les moments heureux de sa vie, comme les concertos 11, 12 et 13, ne soient pas aussi de petits chefs-d’oeuvre dont la beauté et la fraîcheur ne cessent de séduire les auditoires depuis plus de deux siècles. Dans une lettre à son père, Mozart a décrit les trois concertos comme “un heureux équilibre entre le trop facile et le trop difficile; ils sont très brillants, agréables à l’oreille et naturels, sans être insipides. Il y a des passages ici et là que seuls les connaisseurs pourront vraiment apprécier; mais ces passages sont écrits de façon à plaire tout autant aux moins avertis, sans qu’ils sachent pourquoi.”

Si le 12e concerto n’a pas été écrit pour épater par des prouesses techniques, il n’en demande pas moins de la virtuosité et surtout une grande sensibilité pour en exprimer toutes les subtilités et le rendre intéressant. En parfaite complicité avec Anne Manson à la direction de l’orchestre, madame Fialkowska en a donné une interprétation brillante, divertissante et pleine de finesse. Comme Angela Cheng, Janina Fialkowska est une artiste accomplie qui peut jouer avec un certain détachement des contraintes matérielles et techniques, pour atteindre un niveau d’expression purement musicale. Ce fut un régal d’entendre cette musique dans l’enceinte de la Westminster United Church, dont les dimensions et l’acoustique ressemblent beaucoup aux salles européennes où elle était jouée par Mozart. On y retrouve une ambiance intime qui rehausse grandement la qualité de l’écoute, une qualité d’écoute qui inspire les musiciens qui se sentent davantage en “communion” avec l’auditoire. En rappel, Mme Fialkowska a brillamment interprété la Valse en mi mineur op. posthume de Chopin.

Comme elle en a l’habitude, Anne Manson avait composé un programme bien structuré dans lequel la musique contemporaine s’est intégrée harmonieusement à la musique du 18e siècle. Il a débuté par la création d’une oeuvre commandée à la compositrice manitobaine Karen Sunabacka, par le Conseil des arts du Manitoba intitulée Born by the River. C’est une oeuvre dans laquelle elle évoque l’héritage de sa grand-mère maternelle métisse. De style classique, la pièce est une suite de petits tableaux très colorés et vivants. Sous la direction inspirée d’Anne Manson, l’orchestre en a donné une belle exécution, qui préparait bien à l’audition du concerto de Mozart.

La deuxième partie a commencé par une oeuvre de Gary Kulesha que le MCO avait créée en 1985, qu’il a remaniée par la suite. Sérénade pour orchestre à cordes est une oeuvre dans laquelle Kulesha renoue avec le style de la musique classique de répertoire qu’il affectionnait dans sa jeunesse tout en se permettant quelques touches de modernité. C’est une musique agréable à entendre. A suivi la Symphonie no 2 de Hayden dite l’Ours. Anne Manson a infusé beaucoup d’esprit à cette petite symphonie vivante et divertissante. On l’a surnommée l’Ours à cause d’un emprunt à la musique sur laquelle les dompteurs qui faisaient danser des ours lors des fêtes foraines.

Le lendemain, c’est dans l’ambiance encore plus intime du salon Provencher de l’Hôtel Fort Garry que Janina Fialkowska a donné un récital d’oeuvres de Schubert et Chopin au bénéfice du MCO. Madame Fialkowska a avoué qu’elle avait longtemps hésité à ajouter Schubert, qu’elle admire pourtant, à son répertoire. Inventeur du lied, un poème chanté, Schubert a apporté une dimension lyrique nouvelle à la musique et a influencé de nombreux compositeurs par la suite. Elle a expliqué que les oeuvres de Schubert ressemblent à de longues promenades paisibles et romantiques dans la campagne, pendant lesquelles notre pensée n’est distraite que par la beauté et le parfum d’une fleur, par le chant d’un oiseau ou le murmure d’un ruisseau. “On ne sera pas arrêté par les chutes Niagara ou le Grand Canyon pendant ces promenades” disait-elle avec humour en présentant les pièces qu’elle a jouées. Pour que ces pièces très lyriques aux nombreuses répétitions ne deviennent pas ennuyeuses, il faut avoir développé un sens musical et une maturité artistique qui permettent de sortir de la banalité apparente pour amener l’auditeur dans un état méditatif et d’émerveillement. Son interprétation des Quatre impromptus a été sublime, empreinte d’émotion et de délicatesse. Comme elle le souhaitait, elle a entraîné l’auditoire dans un univers enchanté.

Madame Fialkowska a une longue “relation d’amour” avec Chopin, dont elle est considérée comme l’une des meilleures interprètes de notre temps. Dans un entretien avec Bill Richardson, de la CBC, avant de retourner au piano, elle a expliqué que son rapport avec la musique de Chopin a beaucoup évolué avec le temps. Chopin a aussi été un grand innovateur en son temps, faisant progresser la technique pianistique par les nombreuses Études qu’il a composées. Au début, jouer Chopin représentait un défi technique auquel elle s’attaquait avec toute la fougue de sa jeunesse. Aujourd’hui, le défi consiste plutôt à se laisser emporter par la musique jusqu’à se sentir presque en symbiose avec le compositeur, sans perdre le contrôle de l’exécution, à se détacher du clavier pour atteindre un niveau spirituel tout en ayant conscience de ce qui se passe au clavier. Elle a interprété de façon éblouissante le Scherzo no 4, la Valse en la bémol majeur et le Scherzo no 1. Elle a joué ces pièces très techniques avec une belle musicalité et une élévation qui nous a entraînés au-delà de la matérialité du piano.

On se souviendra longtemps de cette belle soirée passée en compagnie de madame Fialkowska, une artiste exceptionnelle qui nous a touchés par sa grande simplicité, son naturel et sa grande générosité.

Manitoba Chamber Orchestra
Anne Manson, chef
Janina Fialkowska, piano
Westminster United Church, Winnipeg
19 février 2013

Karen Sunabacka, Born by the River
Wolfgang Amadeus Mozart, Concerto pour piano no 12 en la majeur, K 414
Gary Kulesha, Sérénade pour orchestre à cordes
Joseph Hayden, Symphonie no 82 en do majeur dite l’Ours

Janina Fialkowska, piano
Salon Provencher de l’hôtel Fort Gary, Winnipeg
(au bénéfice du Manitoba Chamber Orchestra)
20 février 2013

Franz Schubert :
Quatre impromptus D 935, op. posthume 142,

Frédéric Chopin :
Scherzo no 4 en ré majeur, op. 54
Valse en la bémol majeur, op. 64, no 3
Scherzo no 1 en si mineur, op. 20

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