Pierre Meunier - Chroniqueur La Liberté
De gauche à droite, premier plan : Yehonatan Berick, David Harding. A l’arrière plan : Paul Marleyn, Colin Carr.

Du 8 au 14 juin 2013, le Agassiz Chamber Music Festival a rassemblé à l’Université de Winnipeg une brochette d’excellents musiciens qui ont offert à un public très accueillant et chaleureux six concerts de très grande qualité, comprenant plusieurs oeuvres rarement jouées et parfois entendues pour la première fois même par les plus érudits.

Le festival a été lancé devant une salle presque comble au Eckhardt-Gramatté Hall de l’Université de Winnipeg (245 sièges). Le violoniste Yeonatan Berick et le pianiste Thomas Sauer ont interprété la version pour violon et piano de Fratres, d’Arvo Pärt. Cette oeuvre composée en 1977 est un hommage à Benjamin Britten, 1913-1976, dont le festival tenait à souligner le centenaire cette année en présentant trois de ses oeuvres. Fratres est un oeuvre à la fois moderne et traditionnelle qui, à l’image de l’ensemble de l’oeuvre de Britten, semble évoluer dans un temps indéfini, parfois très moderne avec des sonorités qui créent des atmosphères sidérales, mais très proche de la musique classique avec des lignes très mélodiques de style baroque ou romantique.

Le fait marquant de cette première soirée fut cependant la brillante interprétation de la Sonate pour violoncelle seul, op. 8 de Zoltán Kodály par Colin Carr. Cette oeuvre, composée en 1915 pour le violoncelliste Jenö Kerpely, est réputée comme l’une des plus difficiles du répertoire de cet instrument. C’est une pièce de forme classique écrite en si mineur, d’une durée d’environ trente minutes. Ne requérant qu’un violoncelle, elle fait appel à de nouvelles manières de jouer de cet instrument pour imiter plusieurs autres instruments : harpe, cornemuse, tambour, tárogató, cymbalum, ensemble tzigane jouant un verbunkos, créant parfois l’illusion que nous entendons un petit ensemble. Une importante particularité de cette sonate est la scordatura (accord non conventionnel des cordes) en si, fa#, ré, la au lieu de l’accord normal do, sol, ré, la. L’exécution de cette oeuvre demande une virtuosité et une maîtrise technique exceptionnelles et rares sont les violoncellistes qui osent s’y attaquer. Jouant de mémoire, Carr en a donné une interprétation empreinte d’une grande musicalité, avec l’apparente facilité de ceux qui maîtrisent parfaitement leur art.

On a constaté que Colin Carr, qui est retourné en Angleterre après le concert du mardi, a beaucoup d’ascendant sur les autres musiciens. Sa présence a rehaussé l’interprétation des oeuvres auxquelles il a participé. Le Quatuor pour violon ,alto et deux violoncelles, op. 35, d’Anton Arensky, présenté en deuxième partie du concert inaugural, et le Sextuor pour cordes no 1 en si bémol, op. 18 de Johannes Brahms au concert du mardi ont été de toute beauté. Son engagement est communicatif. Il entraîne les autres musiciens à jouer avec plus d’engagement et surtout avec plus de sensibilité. La Sonate pour violoncelle et piano en do, op. 65 de Britten, qu’il a jouée avec son accompagnateur Thomas Sauer en première partie de ce concert, a été sublime.

Les avait précédé sur scène un trio formé de Susan Hoeppner, flûte, Douglas Mcnabney, alto et Judy Loman, harpe, qui a interprété avec beaucoup d’expressivité une oeuvre du compositeur manitobain Glenn Buhr intitulée what the leopard was seeking (que cherchait le léopard), composée en 2006 pour le trio Lyra. Ce thème lui avait été inspiré par l’histoire d’un alpiniste qui avait trouvé le cadavre d’un léopard au sommet d’une montagne et se demandait ce qui l’avait attiré si haut. C’est une pièce très bien écrite aux lignes très évocatrices.

La veille, l’altiste David Harding et Thomas Sauer avaient donné une émouvante interprétation de Lacrymae, Réflexions sur un chant de John Dowland op. 48 de Britten. Cette pièce est une suite de 11 variations au caractère très moderne sur le thème du chant “If my complaints could passions move” de Dowland , un compositeur du XVIe siècle. Contrairement à la forme conventionnelle, l’exposition du thème est faite dans une écriture très classique à la fin de la pièce. L’effet est saisissant. En deuxième partie de ce concert du lundi, Berick, Harding et le violoncelliste Paul Marleyn ont exécuté avec brio l’adaptation de Sitkovestsky pour trio à cordes des Variations “Golberg” de Johann Sebastian Bach.

Le mercredi, le festival s’est déplacé au Convocation Hall de l’Université de Winnipeg. On a retrouvé Hoeppner et Loman avec David Harding dans la Sonate pour flûte, alto et harpe de Claude Debussy. L’acoustique à forte réverbération de la salle a permis d’apprécier pleinement les couleurs et les nuances de l’oeuvre. Le ton était donné pour le reste de la soirée qui s’est poursuivie avec des interprétations très relevées du Duo pour violon et violoncelle, op. 7 de Zoltán Kodály (Berick et Marleyn), du Quatuor pour flûte, violon, alto et violoncelle no 3 en do majeur k285b de Mozart (Hoeppner, Kerry Duwors, violon, Mcnabney et Yuri Hooker, violoncelle) et du Sextuor pour cordes no 2 en sol, op. 36 de Brahms.

Un événement attendu du festival était l’interprétation des 24 Caprices de Paganini par Yeonatan Berick, le jeudi après-midi dans la belle petite église anglicane Saint Margaret. Les occasions d’entendre la suite intégrale des Caprices en récital sont rarissimes. Certes le courage et la détermination de Berick pour mémoriser et exécuter sans pause ces compositions d’une extrême difficulté méritent l’admiration. On a noté tout au cours de la semaine que Berick ne semblait pas dans sa meilleure forme et cela s’est particulièrement confirmé jeudi après-midi. Seul en scène, jouant sans inspiration, parvenant difficilement à faire chanter son violon, il a peiné pendant les 80 minutes de l’exécution, et nous avons peiné avec lui. L’auditoire lui malgré tout donné une très chaleureuse ovation.

Le concert final a clôturé le festival avec brio. L’ Introduction et allegro pour flûte, clarinette, harpe et quatuor à cordes de Maurice Ravel fut un enchantement. L’oeuvre a été jouée avec beaucoup d’expression et de musicalité, les instruments à vent (Micah Heilbrunn à la clarinette) et la harpe apportant de belles couleurs à la musique. Berick semblait plus à l’aise dans le Trio pour piano en ré bémol, D898 de Franz Schubert, avec Sauer et Marleyn. Ils en ont donné une très belle interprétation. Hoeppner, Loman et le violoncelliste Cristian Markos, dont c’était l’une des dernières prestations à Winnipeg avant son retour à Vancouver après avoir passé un an à l’Orchestre symphonique de Winnipeg, ont joué la Sonatine en fa# mineur pour flûte, violoncelle et harpe de Ravel, dans un arrangement de Salzedo. Ce fut un petit bijou musical, joué avec beaucoup de finesse et de complicité. La sonorité de ce trio a été superbe.

Le festival s’est terminé en grande pompe avec le Sextuor pour piano, violon, alto, violoncelle, clarinette et cor, op. 37 de Ernst Von Dohnányi (1877-1960), un compositeur, chef d’orchestre et pianiste hongrois. Composée en 1935, l’oeuvre a de nombreuses couleurs de jazz, surtout dans le jeu du piano et de la clarinette. L’ensemble produit un volume sonore que le petit Eckhardt-Gramatté Hall pouvait parfois difficilement absorber. Coincé entre le piano et le cor (Patti Evans), Marleyn peinait à faire entendre son violoncelle malgré toute l’énergie déployée. Jouée avec entrain et bonne humeur, l’oeuvre avait l’allure d’un feu d’artifice musical, concluant dans la joie un festival bien réusssi.

Le festival comprenait aussi un récital de l’artiste émergente Sarah Kirsch, soprano de Winnipeg, qui a interprété un programme comprenant des oeuvres de Britten, Poulenc, Kodály et Greer et des classes de maître de Susan Hoeppner et Thomas Sauer. Encore cette année, Andrea Ratuski a brillamment animé des rencontres pré-concert avec les artistes et agi comme présentatrice lors des concerts.

En 2014, le festival Agassiz fera place à une nouvelle édition du Festival international de violoncelle du Canada, du 18 au 22 juin. Agassiz a reçu une subvention qui garantit la présentation biennale du festival de violoncelle jusqu’en 2020.

Artistes participants :
Yeonathan Berikc (Michigan) et Kerry Duwors (Brandon), violons; David Harding (Pittsburg) et Douglas Mcnabney (Montréal), altos; Colin Carr (Oxford, RU), Yuri Hooker (Winnipeg), Cristian Markos (Winnipeg) et Paul Marleyn, directeur artistique (Toronto), violoncelles; Susan Hoeppner (Toronto), flûte; Michah Heilbrunn (Winnipeg), clarinette; Judy Loman (Toronto), harpe; Thomas Sauer (New York), piano; Patti Evans (Winnipeg), cor.

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