Le Ballet Royal de Winnipeg a inauguré sa saison 2013/2014 en présentant en première mondiale The Handmaid’s Tale, un ballet de la chorégraphe newyorkaise  Lila York. Commandé par le RWB, ce ballet est une adaptation du roman éponyme de Margaret Atwood publié en 1985 et traduit en français sous le titre La Servante écarlate en 1987, qui a connu un immense succès de librairie et mérité de nombreux prix.

“Traduire” et adapter le roman pour un ballet représentait un défi considérable auquel LilaYork a travaillé pendant une dizaine d’années. Elle a du concentrer le récit autour des personnages principaux du roman, à cause des contraintes de durée et du nombre limité de danseurs d’une compagnie de ballet. Elle a réussi à composer une oeuvre d’une grande intensité dramatique et émotionnelle, suivant une trame complète et bien tissée.

Le récit décrit une réalité fictive, mais possible, qui s’inspire de faits réels, passés ou présents. À l’aube de l’an 2000, aux États-Unis, un régime totalitaire théocratique a été installé après un coup d’état d’intégristes religieux, qui ont renommé le pays Gilead. La Constitution a été remplacée par la Bible, interprétée à la lettre. En réaction à la décadence des moeurs et à la dénatalité, le régime impose aux femmes une vie très sévère les privant de toute liberté.

Amanda Green et Alexander Gamayunov
Amanda Green et Alexander Gamayunov

Une jeune femme (interprétée par Amanda Green) est arrêtée en tentant de fuir avec son mari et sa fille. Elle est séparée de sa famille et envoyée dans un centre de rééducation des femmes condamnées à être des servantes écarlates (nommées ainsi parce qu’elles portent une robe rouge), le Centre rouge. Ces servantes seront assignées à des couples de la haute société dont l’épouse est stérile, dans le seul but de porter des bébés engendrés par le mari. Elle y rencontre sa meilleure amie, Moira (Sophia Lee), qui ne réussit pas à la persuader de vaincre ses peurs et de fuir avec elle. La jeune femme devient la servante du commandant Fred (Alexander Gamayounov) et de son épouse Serena Joy (Serena Sanford). Son nom est changé pour celui d’Offred (servante de Fred). Le commandant dépose froidement en elle sa semence en présence de son épouse lors d’une cérémonie rituelle qui la réduit à l’état de machine à enfanter. Elle doit devenir enceinte après trois tentatives, sinon elle sera considérée stérile et déportée dans une colonie, où les personnes jugées improductives, dangereuses ou indésirables sont astreintes à trier des déchets toxiques. Elle n’a aucune autre occupation dans la maison.

Elle n’a le droit de sortir de la maison qu’accompagnée d’une autre servante écarlate pour faire des achats, visiter le gynécologue ou assister aux exécutions publiques. Elle trouve sa seule raison de vivre dans le souvenir de ses moments de bonheur avec son mari et sa fille. Comme elle ne devient pas enceinte, le commandant tente de l’amadouer par des attentions particulières.  Serena, soupçonnant que son mari est peut-être stérile, la pousse plutôt à s’unir à chauffeur, Nick (Dmitri Dovgoselets), qui semble attiré par Offred. Au moment où elle s’apprête à rejoindre Nick, Fred l’amène dans une maison de plaisir où les commandants rencontrent des “prostituées”, espérant que l’ambiance rendra Offred plus réceptive. Elle y retrouve Moira, qui a été arrêtée après sa fuite du Centre rouge et a préféré être condamnée à vivre dans cette maison plutôt que dans une colonie. Elles se consolent l’une l’autre de leur sort avant que Fred n’entraîne Offred dans une chambre pendant que Moira se soumet au plaisir des commandants.  Elle revient à la maison dépitée.  Nick l’accueille avec tendresse et elle s’abandonne dans ses bras. Un réseau secret de résistance s’est organisé, dont Nick ferait peut-être parti, pour combattre la dictature et libérer les servantes. Avec l’apparente complicité de Nick, Offred est enlevée par des résistants déguisés en membres de la police secrète et on perd la suite de son histoire.

La chorégraphie de LilaYork, qui s’inspire du ballet classique mais est très moderne, a été exécutée avec brio par les danseurs du RWB . Ces danseurs, surtout les femmes, ont réussi à maîtriser des pas difficiles, avec des mouvements demandant beaucoup d’agilité. Ils sont parvenus à exprimer et à communiquer avec force les états psychiques et les émotions des personnages.

La première scène campe immédiatement l’atmosphère sinistre de la ville. L’arrestation d’Offred passe presqu’inaperçue à l’avant-scène alors que la police secrète a vidé la place de tout témoin et fait sentir le poids de la terreur qu’elle impose. La séance de rééducation dans le Centre rouge, au cours de laquelle les servantes doivent répéter des pas et des mouvements ridicules, est à la fois ironique et troublante. La cérémonie du premier “ensemencement” d’Offred est dansée avec pudeur mais fait bien sentir la froideur et le manque de considération du commandant et de son épouse pour leur servante. Dans la maison de plaisir, Moira danse un solo très émouvant où elle exprime son dégoût et sa douleur profonde avant de se soumettre à la “saillie” des commandants, dans une fin de scène saisissante. La rencontre de Nick et Offred. à son retour de la maison de plaisir, intitulée Respite, est dansée dans un style plus classique. Nick y exprime toute l’affection, sinon l’amour, qu’il porte à Offred dans un magnifique pas de deux rempli de tendresse.  Le ballet se termine par une danse allégorique d’Offred, chorégraphiée par Amanda Green, évoquant la liberté et le bonheur retrouvés dans un autre temps et dans un autre monde, où elle semble flotter dans un univers immatériel.

Le décor est simple mais permet de modifier les lieux de chaque scène rapidement, avec un minimum de déplacements d’accessoires et en jouant avec l’éclairage très bien conçu.

Les costumes ont de belles couleurs et  identifient bien les personnages. La musique, empruntée à différents compositeurs, crée l’atmosphère appropriée à chaque scène. Elle est magnifiquement interprétée par l’Orchestre symphonique de Winnipeg, sous la direction de Tadeusz Biernacki. Elle comporte de nombreux solos de violon et de piano, superbement joués par Gwenn Hoebig et Donna Laube.

Ce ballet raconte une histoire qui ne laisse pas indifférent lorsque l’on pense à ce qui se passe présentement dans de nombreux pays. Certaines scènes sont si lourdes de sens qu’on hésite à applaudir la performance remarquable des danseurs, comme cela se fait habituellement au ballet. Ce spectacle va bien au delà du divertissement: il interpelle et fait réfléchir. Du grand art!

À l’affiche au Centre de concerts du Centenaire jusqu’au dimanche 20 octobre.

 

Par Pierre Meunier

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