Premier concert du Festival Tchaïkovski à l’OSW

Aziz Shokhakimov.
Aziz Shokhakimov.

Le jeune chef prodige Aziz Shokhakimov a fortement impressionné à sa première présence au pupitre de l’Orchestre symphonique de Winnipeg, dans le cadre du Festival Tchaïkovsky, le 25 octobre 2013.

Shokhakimov a commencé ses études musicales avancées en violon et alto à l’âge de 6 ans mais s’est très vite orienté vers la direction d’orchestre. Il a dirigé la 5e de Beethoven à l’âge de 13 ans et sa carrière n’a cessé de progresser depuis. À 25 ans, il a déjà une feuille de route très impressionnante. Pourtant, rien dans son apparence et sa manière de diriger ne permet de soupçonner un tel talent: costaud et trapu, ce jeune homme originaire de Tachkent, République d’Ouzbékistan, en Asie centrale, ne brille pas par son charme et l’élégance de ses gestes.  Il faut chercher ailleurs les raisons de son succès.

On dit qu’un chef d’orchestre invité dispose tout au plus de cinq minutes pour gagner la confiance des musiciens et obtenir leur engagement à le suivre. Les musiciens et les juges des concours savent que c’est pendant les répétitions que les qualités et les défauts d’un chef se révèlent.  “Un chef qui peut convaincre l’orchestre de son interprétation peut ensuite, dans un front uni, offrir une performance convaincante à l’auditoire”, a commenté un membre du jury du prestigieux Concours international de direction d’orchestre Gustav Mahler de Bamberg, en Allemagne, en 2010. C’est cette grande capacité de rallier les musiciens qui a permis à Aziz Shokhakimov, à 22 ans, de terminer en deuxième place du concours, derrière Ainãrs Rubiķis, de 10 ans son aîné et beaucoup plus expérimenté. On l’a comparé à un “diamant brut” que l’expérience devrait polir *.

La première oeuvre au programme de ce concert tout Tchaïkovski était l’Ouverture solennelle 1812. C’est une oeuvre patriotique qui fut commandée à Tchaïkovski en 1880 pour la consécration de la Cathédrale du Christ Sauveur, érigée en commémoration de la mythique victoire de la Russie contre la France lors de la guerre de 1812.  L’oeuvre est célèbre pour ses citations de La Marseillaise et son finale spectaculaire. Tchaïkovski a dit de son œuvre : «L’Ouverture sera très explosive et tapageuse. Je l’ai écrite sans beaucoup d’amour, de sorte qu’elle n’aura probablement pas grande valeur artistique.»

Shokhakimov s’est affirmé dès les premières mesures, en infusant beaucoup d’intensité et de ferveur à l’hymne “Dieu, protège ton peuple”, jouée par les altos et les violoncelles. Mais c’est dans l’interprétation triomphante de l’hymne national russe “Dieu, protège le Tzar” du  finale qu’il a fait preuve de son immense talent. Il a orchestré une apothéose éblouissante qui a soulevé l’auditoire. Shokhakimov a réussi à garder jusqu’à la toute fin la cohésion de l’orchestre, dont l’effectif avait été augmenté et auquel s’étaient ajoutés10 musiciens de l’Ensemble de cuivres de l’Aviation royale canadienne. L’équilibre sonore était parfait et sans distorsion dans les fortissimos. On pouvait entendre distinctement tous les pupitres qui apportaient leurs couleurs particulières à cette grande fresque musicale, ponctuée de coups de canons et du son des cloches. Cette oeuvre n’est peut-être pas un chef d’oeuvre, mais l’interprétation que Shokhakimov en a donnée a fait briller l’orchestre de tous ses feux.

Ont suivi les Variations sur un thème rococo pour violoncelle et orchestre, avec la violoncelliste néo-écossaise Denise Djokic. Tchaïkovski considérait que la musique de Mozart était l’expression ultime des idéaux de la période rococo à la fin du 18e siècle. Dans les variations rococo, il a créé une joyeuse rétrospective du charme et de la grâce ce cette période.

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Denise Djokic.

Dans la jeune trentaine, Denise Djokic mène depuis déjà plusieurs années une brillante carrière internationale comme soliste d’orchestre et en récital. Elle est considérée comme l’une des meilleures violoncellistes au monde. Douée d’une technique impeccable et jouant d’un instrument au timbre chaleureux, elle a interprété les variations avec assurance et sensibilité. Les arpèges sont exécutés avec souplesse et justesse. Les notes aigues ont un son pur et mélodieux, sans stridence. Shokhakimov a très bien accompagné Mme Djokic. On sentait qu’il y avait une très bonne communication entre eux et qu’ils étaient en accord sur l’interprétation. L’introduction a été merveilleusement bien jouée par les haut-bois et les bassons.

La Symphonie no 4 complétait le programme en deuxième partie. Tchaïkovski considérait sa Quatrième symphonie comme le plus bel accomplissement de sa vie jusqu’alors. La Quatrième est remarquable non seulement pour ses beaux élans romantiques mais aussi pour sa solide construction et sa musicalité. C’est la plus belle oeuvre narrative composée par Tchaïkovski, la première des trois symphonies dites “du destin”, les deux autres étant la Cinquième et la Pathétique.  Shokhakimov en a donné une superbe interprétation. Doué d’un grand sens musical, il dessine les phrasés avec une remarquable accentuation, leur donnant du mouvement et y insufflant beaucoup d’émotion. On sent qu’il y a une direction dans la musique et que le chef  sait où il s’en va. Les nuances sont exécutées avec subtilité et il ne craint pas d’utiliser le silence pour donner plus de clarté ou d’intensité au récit, ou pour laisser tomber le son entre deux segments. Comme on l’avait noté dans l’Ouverture, Shokhakimov contrôle très bien les volumes sonores. Les fortissimos sont puissants, mais sans tapage ni distorsion.

Cette oeuvre substantielle a permis d’apprécier pleinement la qualité exceptionnelle du jeu de l’orchestre au cours de cette belle soirée. On a senti une grande cohésion entre les musiciens et avec le chef. Tous les pupitres ont eu l’occasion de se mettre en valeur et ils ont tous excellé.

 Par Pierre Meunier

Orchestre symphonique de Winnipeg
Salle de concert du Centenaire, Winnipeg,  le 25 octobre 2013
Aziz Shokhakimov, chef
Denise Djokic, violoncelle
Ensemble de cuivres de l’Aviation royale canadienne

Ouverture solennelle 1812 en mi bémol majeur, op. 49   Piotr Ilyich Tchaïkovski
Variations sur un thème rococo pour violoncelle et orchestre , op. 33, id.
Symphonie no 4 en fa mineur, op. 36, id.

 

* La revue musicale Listen, dans son édition de l’été 2010, présente une analyse très intéressante du Concours Mahler 2010: Making A Connection, Bamberg’s conducting competition deconstructed, d’où proviennent ces commentaires.

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