Ilya Yakushev.
Ilya Yakushev.

Les prouesses techniques du pianiste russe Ilya Yakushev ont soulevé l’auditoire lors du dernier concert du Festival Tchaïkovski, le premier novembre 2013, mais l’Orchestre symphonique de Winnipeg n’a pas réussi à atteindre le niveau d’excellence du premier concert présenté la semaine précédente.

Comme il l’a démontré dans le Concerto pour piano n° 2, nul doute qu’Ilya Yakushev, premier prix du Concours mondial de piano de Cincinati en 2005, joue du piano avec une virtuosité exceptionnelle. Il a épaté l’auditoire par son énergie, la puissance de ses fortissimos et la grande agilité de ses doigts. Aucune difficulté ne semble l’intimider. Mais si l’exécution est brillante, l’interprétation est neutre, sans âme. Yakushev épate mais n’émeut pas. Il montre son savoir-faire mais ne dévoile pas ses sentiments. Il lui manque cette sensibilité musicale qui avait caractérisé le jeu sublime de Jan Liziecki et André Laplante, qui l’ont précédé sur la scène musicale de Winnipeg, en septembre. Sa prestation a confirmé ce que disait de lui la critique du New-York Times après son récital du 7 avril 2007, au Alice Tully Hall: « Il était simplement difficile de se défaire de l’impression que ce lauréat de concours a été formé de façon phénoménale, contrôlé et poli; bref, vraiment difficile de découvrir sa personnalité. »

Qui jouera le plus fort ?

Du début à la fin du concerto, le soliste et l’orchestre ont semblé faire chacun leur numéro, en s’ignorant presque l’un l’autre et même en se faisant parfois concurrence, par exemple pour prouver qui pouvait jouer le plus fort. Mickelthwate et Yakushev n’avaient pas la complicité avec laquelle Aziz Shokhakimov et Denise Djokic ont interprété les Variations sur un thème rococo pour violoncelle, lors du premier concert du festival. Ce manque de communication a causé un frappant décalage à la fin du concerto. Le chef et le soliste ne sont pas regardés avant d’enchaîner la dizaine de mesures très rapides d’arpèges en doubles-croches du piano qui mènent à l’accord final « tutti ». Yakushev a bondi de son banc en triomphe avant que l’orchestre n’ait joué les deux dernières mesures! Le plus beau passage du concerto fut sans doute le trio de piano, violon et violoncelle du deuxième mouvement, que Gwen Hoebig et Yori Hooker ont joué avec beaucoup de tendresse.

La Symphonie n° 6 (Pathétique) complétait le programme de la soirée. On prétend parfois que Tchaïkovski aurait composé cette symphonie, la troisième des symphonies dites du destin et sa dernière, en anticipation de sa mort prochaine. Ce n’est sans doute pas le cas car il était en excellente santé au début de 1893, lorsqu’il écrivit à son éditeur: « Je vous donne ma parole d’honneur que jamais dans ma vie ai-je ressenti autant de satisfaction, de fierté, de bonheur, dans l’assurance d’avoir composé une belle pièce. » Tchaïkovski a choisi le titre « pathétique » plutôt que celui de « tragique » que lui avait d’abord proposé son frère, parce qu’en russe, le mot pathétique exprime une grande passion et non un sentiment de profonde tristesse. Sa mort à l’âge de 53 ans, une semaine après avoir lui-même dirigé la création de la symphonie, a longtemps été attribuée au choléra,  mais on pense maintenant que Tchaïkovski se serait plutôt suicidé parce que sa symphonie avait été accueillie froidement.

La Symphonie « Pathétique » est une œuvre très romantique dans laquelle Tchaïkovski exprime les grands tourments et les déceptions qui ont marqué sa vie, et la quête difficile de la paix et de la sérénité qu’il croyait avoir enfin trouvées. Ce n’est pas une œuvre facile à écouter. Elle exige beaucoup d’empathie de la part de l’auditeur. Entendre quelqu’un nous partager ses angoisses existentielles n’est pas un divertissement.

Un manque de cohésion

Mickelthwate n’a pu établir la cohésion d’ensemble qui avait permis à l’orchestre de si bien jouer la Quatrième symphonie, la semaine précédente. Dans le but sans doute de donner plus de présence aux instruments graves, il a permuté les pupitres des altos et des violoncelles, ces derniers prenant la place des premiers à l’avant-centre de l’orchestre, les altos se retrouvant à droite devant les contre-basses (cette disposition avait aussi été utilisée pour le concerto). Le résultat ne fut pas probant. Les volumes sonores étaient souvent déséquilibrés. Ils avaient peu de couleur et des distorsions se sont produites dans les fortissimos, problème qui semblait avoir été résolu lors des deux concerts précédents. Les phrasés manquaient généralement d’expressivité. Mickelthwate a pourtant fait beaucoup d’efforts pour communiquer du sens et du mouvement à la musique, mais on a souvent eu l’impression qu’il suivait l’orchestre et non qu’il le dirigeait. Sa gestuelle faisait penser à un pantomime cherchant à mimer les émotions exprimées par la musique. Les musiciens de tous les pupitres ont réussi, malgré tout, à faire de la belle musique. Leur interprétation des grandes lignes mélodiques fut excellente, faisant oublier les défauts de l’ensemble.

En rappel, l’orchestre a joué l’Ouverture de l’Opéra Mazeppa, de Tchaïkovski, bien sûr.

 Par Pierre Meunier

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