Certains soirs d’hiver, l’esprit vagabonde entre la contemplation émerveillée des flocons qui tombent en scintillant et la mélancolie que provoque le long sommeil de la nature sous sa blanche couverture de neige. C’est dans cette ambiance qu’a baigné le concert du 27 novembre 2013 du Manitoba Chamber Orchestra, pendant que la neige tombait sur Winnipeg.

Comme entrée en matière de ce concert aux humeurs contrastées, le chef invité, le corniste James Sommerville, a choisi la brève Ouverture pour cordes, composée en 1949 par le compositeur polonais Witold Lutoslawski. Cette oeuvre est une suite rapide de jeux d’ombre et de lumière, de moments de joie et de tristesse.

A suivi la création de Never to Return (Sans retour), une commande du MCO à la compositrice  manitobaine Karen Sunabacka.

Karen Sunabacka.
Karen Sunabacka.

Cette oeuvre évoque l’histoire tragique de la trisaïeule de Mme Sunabacka, Mathilda Clouston, qui a émigré de l’archipel des Orcades, en Écosse , à la Colonie de la Rivière-Rouge dans les années 1860. Elle a été internée pour le reste de sa vie dans l’asile du Manitoba après avoir perdu la raison suite à la mort de deux de ses enfants au cours d’un hiver très rigoureux dans les années 1880. La musique est inspirée de trois mélodies écossaises qui rappellent les origines et la vie de  Mathilda. Le passage central, strident et dissonant, évoque avec un réalisme intense et troublant l’esprit de Mathilda qui sombre dans la démence. La lamentation se termine avec la mélodie Ye Banks and Braes, un poème de Robert Burns sur l’amour, la peine et la perte, et dont une version plus moderne de John Bell et Graham Maule évoque également la guérison et l’espoir, l’espoir de la compositrice que sa trisaïeule Mathilde ait retrouvé la paix, sinon de son vivant, après sa mort.

James Sommerville a ensuite puisé dans le répertoire baroque deux oeuvres divertissantes pour cor de Beethoven et de Mozart, rarement jouées.

Beethoven a composé le Sextuor pour deux cors, deux violons, alto et violoncelle op. 81b en 1795, avant ses quatuors pour cordes plus connus de l’opus 18. Le numéro d’opus du sextuor est plus élevé parce qu’il n’a été publié qu’en 1810. Beethoven a écrit le sextuor pour le corniste Nicolas Simrock, qui lui avait donné quelques leçons sur l’art de la composition pour le cor.  Il n’a pas ménagé pas les difficultés pour éprouver la virtuosité de son maître.  Lorsqu’il l’a finalement envoyé à Simrock, ce fut pour le publier, car ce dernier avait cessé de jouer et était devenu éditeur. C’est une pièce raffinée et divertissante dans le style de l’époque de la fin du baroque. On y perçoit l’influence de Hayden, compositeur dominant de la fin du 18e siècle. James Sommerville jouait la première partie de cor, et Patricia Evans, la soliste du MCO et ancienne élève de Sommerville, la seconde. Tous deux ont joué avec beaucoup de virtuosité et de musicalité. L’oeuvre ressemblant davantage à un concerto qu’à un sextuor, Sommerville a fait jouer l’orchestre au complet. Cela a donné une sonorité qui emplissait bien l’église Westminster et assurait un bon équilibre avec les cors. L’orchestre étant laissé à lui-même, Karl Stobbe a subtilement entraîné les musiciens dans une interprétation vivante et expressive, dans un ensemble impeccable.

James Sommerville.
James Sommerville.

Il en fut de même dans l’interprétation du Concerto pour cor en mi bémol majeur K. 370b/371 de Mozart, une des nombreuses oeuvres incomplètes de Mozart, dans un arrangement de Robert D. Levin. Le fils aîné de Mozart, Carl, avait décidé de découper le manuscrit autographe de la partie solo du premier mouvement en neuf segments qui ont été distribués à des admirateurs de la musique de son père, à l’occasion de son centième anniversaire de naissance. Le mouvement a été reconstitué à partir des huit fragments qui ont été retrouvés et sont conservés dans des musées en Europe et aux États Unis. On croit que ce mouvement devait aller de pair avec le Rondo K 371, pour forme

r un concerto à deux mouvements, et c’est ainsi que l’oeuvre est présentée. La reconstitution est fidèle au style et à l’esprit de Mozart. Somerville a interprété la partie de cor avec brio.

Après le rondo jovial de Mozart, nous avons été replongés dans la mélancolie avec Musique funèbre, de Witold Lutoslawski, oeuvre composée entre 1954 et 1958  pour commémorer le 10e anniversaire de la mort de Béla Bartók (1881 – 1945 ) . Libéré enfin du contrôle politique sur la création artistique, Lutoslawski adopte le nouveau langage de la musique sérielle. L’oeuvre est d’une grande intensité émotive: elle évoque la peine, la rage et la désolation face à la mort, davantage par ses structures harmoniques répétitives et ses rythmes que par des mélodies. On sentait qu’une partie de l’auditoire était agacée par cette musique qui contrastait fortement avec celle de Mozart. Elle reflétait peut-être les sentiments de plusieurs après ces jours de froid et de neige, début précoce d’une longue saison d’hiver.

Le chevalier de Saint-George.
Le chevalier de Saint-George.

Le concert s’est heureusement terminé dans une humeur plus joyeuse par la Symphonie en ré majeur, op. 11 no 2 du compositeur mulâtre français Joseph Boulogne, chevalier de Saint-George. Violoniste, compositeur, homme de lettres, militaire et aventurier, Saint-George, né en Guadeloupe vers 1747 d’une mère esclave et d’un riche colon français, est un personnage marquant de la vie parisienne et de la France de la deuxième moitié du 18e siècle. Cette brève symphonie de celui qui fut appelé le Mozart Noir est écrite selon les formes et le style de l’époque. Enjouée et divertissante, elle a été jouée avec entrain et a remis le sourire aux lèvres des auditeurs à la fin d’une longue et épouvante soirée. Il avait cessé de neiger et le retour à la maison fut plus facile.

Pierre Meunier

 

 

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