À l’invitation du RWB, Les Grands Ballets Canadiens de Montréal ont présenté le ballet Rodin/Claudel, du chorégraphe Peter Quanz, à Winnipeg les 4 et 5 mars 2014. Un ballet d’une grande beauté plastique avec un récit intensément dramatique et émouvant.

La danse fusionnelle des danseurs incarnant Auguste Rodin et Camille Claudel.
La danse fusionnelle des danseurs incarnant Auguste Rodin et Camille Claudel.

C’est après une visite au Musée Rodin de Paris, à l’âge de 19 ans, qu’a germé au cœur de Peter Quanz l’idée d’un ballet sur la relation tumultueuse des sculpteurs Auguste Rodin et Camille Claudel, au tournant du 20e siècle.

Sculptrice très talentueuse, élève de Rodin devenue sa muse, sa collaboratrice, et sa rivale, tout en vivant avec lui une liaison amoureuse trouble, Camille Claudel a connu une véritable descente aux enfers après avoir quitté Rodin, qui avait refusé de l’épouser et à qui elle reprochait de s’approprier ses œuvres.

« Je crois qu’ils se sont influencés mutuellement et que leur relation a intensifié la charge émotionnelle de leurs sculptures, déclare Quanz. Camille Claudel est une figure tragique, une victime de son temps et des hommes qui l’ont côtoyée. C’est une histoire de passion, d’amour et de trahison. »

Les Grands Ballets Canadiens de Montréal lui ont donné la chance de réaliser son rêve lorsqu’ils lui ont commandé un long ballet narratif en 2011. C’est le deuxième long ballet créé par Peter Quanz. Son premier, sur Charlie Chaplin, a été créé en 2005 par le Chemnitz Ballet, en Allemagne et n’a pas encore été présenté au Canada. Ballet néo-classique en deux actes, Rodin/Claudel raconte la relation intime et professionnelle de ces deux grands artistes passionnés.
Cette histoire mettant en scène deux sculpteurs était un sujet séduisant pour Quanz dont l’œuvre explore l’expression des profondeurs de l’âme et des émotions par le corps. Chorégraphe de formation classique, Quanz ne répugne pas à s’inspirer du ballet moderne. Cela lui permet d’enrichir le langage de la danse avec un vocabulaire corporel exprimant les émotions plus directement, avec plus d’intensité et de vérité.

Nous avions constaté, dans ses œuvres plus courtes, que Peter Quanz avait le sens du récit, notamment dans Murder Afoot, créé par Q Dance en 2013. Le narratif de Rodin/Claudel est clair, vivant et imagé, dans un langage qu’on peut comprendre sans avoir une connaissance approfondie de la symbolique du ballet classique. L’émotion de certaines scènes a fait monter les larmes aux yeux.

Valentine Legat, dans le rôle de Camille le 4 mars, a donné une interprétation d’une très grande intensité émotionnelle. La scène du deuxième acte, où elle fait une entrée fracassante dans son atelier que son frère Paul (le célèbre écrivain) fait visiter à ses relations, vêtue d’une extravagante robe rouge et détruit ses œuvres par dépit lorsque les invités masculins prétendent qu’il ne peut s’agir là de l’œuvre d’une femme et que ce sont sans doute des sculptures de Rodin, est d’abord hilarante mais tourne vite au tragique. Elle a dansé cette scène avec un engagement corporel total. Macin Kaczorowski a été remarquable dans le rôle de Rodin et tous les autres solistes ont aussi très bien dansé.

Rodin/Claudel

La mise en scène très dépouillée ne comporte qu’un élément de décor, un long banc que les danseurs déplacent pour marquer les changements de lieu. Les accessoires sont limités : un tapis pour situer la résidence des Claudel, une grande nappe à carreaux pour la scène du déjeuner sur l’herbe. L’éclat de génie de Peter Quanz a été de faire un « décor » de douze sculptures vivantes. Les corps presque nus des danseurs et danseuses ont la couleur de l’argile dont sont façonnées les sculptures avant le moulage.

Ils représentent divers élément de La Porte de l’Enfer, l’œuvre monumentale de Rodin à laquelle Camille Claudel a largement contribué comme modèle, inspiratrice et artiste. Ils sont tantôt figés dans des poses évoquant avec un grand réalisme les œuvres des sculpteurs : on voit les muscles tendus par l’effort de garder des positions presque contre nature. Ils sont tantôt manipulés par Rodin ou Claudel pour créer une nouvelle sculpture : on sent la délicatesse du toucher de l’artiste pour reproduire la forme et la texture du corps. Ils entrent tantôt dans une danse frénétique évoquant le processus de création dans la tête des sculpteurs. L’effet visuel est saisissant.

La musique du ballet est un montage d’extraits bien choisis d’œuvres de Berlioz, Poulenc, Roussel, Ravel, Debussy, et Schnitke datant de cette époque ou l’évoquant , dont trois interprétations de la très belle chanson Je te veux, d’Erik Satie, chantées par Agnès Patri, pour Camille et José Carreras, pour Rodin, et interprétée au piano par Jean-Yves Thibaudet.

Les spectateurs sont sortis de la salle émus et bouleversés par cette grande œuvre qui les a plongés au cœur d’une époque où les femmes qui osaient mener une vie indépendante et s’aventurer dans des domaines que les hommes voulaient se réserver étaient ridiculisées, traitées avec mépris et souvent mises au rancart de la société dans des asiles psychiatriques. Un ballet qui les a plongés aussi dans les méandres de l’esprit des grands créateurs artistiques, dont la vision, la perception et la compréhension du monde sont souvent taxées de folie.

Une danse qui les a enfin plongés dans le drame du désir humainement insatiable de l’amour fusionnel total.

Pierre Meunier

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