Le Royal Winnipeg Ballet a inauguré sa 75e saison avec la présentation en première mondiale de Going Home Star – Truth and Reconciliation, une œuvre originale qui appelle à la réflexion sur l’histoire des rapports entre les blancs et les premières nations du Canada.

En avant : Sophia Lee (Annie) et Liang Xing (Gordon); debout : Yosuke Mino (Charlie) et Alanna McAdie (Nishka) embrassés par Dmitri Dovgoselets (le religieux).
En avant : Sophia Lee (Annie) et Liang Xing (Gordon); debout : Yosuke Mino (Charlie) et Alanna McAdie (Nishka) embrassés par Dmitri Dovgoselets (le religieux).

Ce ballet ne laissera personne indifférent. C’est une œuvre qui fascine, choque et provoque la réflexion, même s’il n’est pas facile d’en comprendre tous les éléments et le symbolisme au premier abord, comme les façades sculptées et les fresques des grandes cathédrales, qui frappent l’esprit et l’âme au premier coup d’œil, mais dont on ne peut voir tous les détails et comprendre tout le sens qu’après un long examen.

C’est l’histoire d’Annie, une jeune femme aborigène urbanisée et coupée de ses racines, et de Gordon, un filou aborigène sans-abri, conteur d’histoires, qui erre dans la ville, probablement Toronto. Annie est propriétaire d’un chic salon de coiffure, menant une double-vie nocturne axée sur le plaisir dans l’insouciance et les excès. Elle entre en relation avec Gordon, qui réveille en elle la conscience de son identité aborigène et lui fait découvrir ce que lui-même et ses frères et sœurs des premières nations ont subi dans les écoles résidentielles. Ils découvrent qu’ils sont tous deux marqués différemment par ce passé. C’est en acceptant la vérité et en s’entraidant à porter chacun son fardeau qu’ils pourront se réconcilier avec leur passé et unir leurs vies dans un avenir partagé.

Cette œuvre était en gestation depuis le début des années 2000. Feue Mary Richard, membre influente de la communauté des premières nations de Winnipeg, ancienne présidente et directrice générale de Circle of Life Thunderbird House était une abonnée de longue date du RWB. Elle avait suggéré à André Lewis, directeur artistique de la compagnie, de créer un ballet en collaboration avec la communauté aborigène. L’idée fut reprise quelques années plus tard par l’activiste aborigène Tina Keeper, membre du conseil d’administration du RWB. Elle proposa de produire un ballet inspiré des travaux de la Commission de vérité et réconciliation du Canada et s’impliqua personnellement dans la production. Le titre, Going Home Star fait référence à l’étoile polaire dans la culture des premières nations. C’est l’étoile qui indique le chemin du nord, le chemin du retour à la maison, ce que voulait représenter le chemin de vérité et réconciliation entrepris par la Commission. C’est sans doute le projet le plus ambitieux entrepris par le RWB depuis sa fondation. À partir des témoignages entendus lors des travaux de la Commission, tout était à faire : scénario, musique, chorégraphie et décors.

Les coproducteurs André Lewis et Tina Keeper ont réuni une équipe exceptionnelle pour la réalisation du projet. Le nouvelliste et romancier canadien Joseph Boyden, né en Ontario en 1966, de descendance irlandaise, écossaise et anishinaabe, dont les livres explorent l’histoire et la culture des Premières nations du Nord de l’Ontario, a écrit le scénario. La musique a été commandée au compositeur canadien d’origine grecque Christos Hatzis, qui s’intéresse depuis longtemps à la culture Inuit. La chorégraphie a été confiée à Mark Godden, un des grands chorégraphes contemporains, qui a une imposante feuille de route à l’échelle mondiale. Le décor et les projections ont été réalisés par l’artiste aborigène de Winnipeg KC Adams. Les costumes ont été dessinés par Paul Daigle, diplômé de l’École de ballet du RWB et collaborateur de longue date du RWB et de Mark Godden.

Ce ballet est un magnifique spectacle. La chorégraphie de Godden est de style classique avec quelques touches de danse moderne. Les danseurs évoluent sur pointes. L’action se déroule rapidement et avec fluidité, presque sans pause entre les scènes. Le premier acte, où tout se passe en ville, est sur le rythme « métro, boulot, dodo », jusqu’à ce qu’Annie entre en relation avec Gordon (Liang Xing). Le rythme ralentit alors que Gordon commence à raconter son expérience des écoles résidentielles. Au deuxième acte, la vie à l’école sous la tutelle de religieux et les efforts pour les couper de leur culture sont évoqués avec beaucoup de réalisme. Les principaux solistes, Sophia Lee (Annie), Liang Xing (Gordon), Dmitri Dovgoselets (un religieux), Alanna McAdie et Yosuke Mino (Niska et Charlie, des amis de Gordon à l’école) ont été superbes. Ils ont interprété leurs personnages avec beaucoup de vérité. Les autres danseurs ont également été excellents.

Les décors sont magnifiques et signifiants : pour le premier acte, salon de coiffure à gauche (qui devient l’appartement d’Annie la nuit), quai de métro à droite, le centre évoquant tantôt la ville, tantôt une boîte de nuit. Une maquette de l’école résidentielle où Gordon a séjourné évoque le poids du souvenir qu’il continue d’en porter. Au deuxième acte, un mur en fond de scène campe l’école résidentielle dans une forêt d’épinettes. Les projections et autres effets visuels sont pertinents et bien conçus. Les couleurs des costumes correspondent au caractère des personnages (par exemple, le costume à jupe rouge d’Annie évoque la jeunesse, la modernité et la beauté, le sud et l’été, le goût de la fête, explique Boyden.) Le tout est parfaitement mis en lumière par Pierre Lavoie, un habitué des grandes productions du RWB, dont Moulin Rouge.

Christos Hatzis a réussi à faire un montage musical très intéressant et collant bien aux différentes situations. Le mariage entre différents genres de musique est réussi, intégrant de la musique symphonique, électronique et aborigène. Elle est interprétée par l’Orchestre symphonique de Winnipeg sous la direction de Tadeusz Biernacki, avec la participation de la chanteuse de gorge inuit Tanya Tagag, du chanteur cri Steve Wood et de l’ensemble Northern Cree Singers.

Même avec des heures de préparation, il serait difficile d’appréhender tout le contenu de ce ballet en assistant à une seule représentation. Avant même le début du ballet, si on n’est pas de culture aborigène, on ne comprend pas le rite aborigène et les chants de Steve Wood et des Northern Cree Singers qui font office d’ouverture, comme le chant de Tanya Tagag au début du deuxième acte. Le ballet se déroule à un rythme rapide et il n’est pas toujours facile de suivre l’histoire, surtout dans la première partie. Je ne sais pas si le scénario et la chorégraphie l’ont voulu ainsi, mais cette difficulté de compréhension du langage est signifiante dans le contexte de cette œuvre. D’une part, elle permet prendre conscience des difficultés de communication entre la culture des premières nations et la culture européenne dominante. D’autre part, elle nous invite à compatir avec ces enfants arrachés de force à leur famille pour les enfermer dans des écoles dirigées par des blancs, dont ils ne comprenaient pas la langue et les coutumes : “I don’t belong here!” (Ce n’est pas chez moi ici!), entend-on une voix répéter au deuxième acte.

Les politiques des gouvernements du Canada concernant les premières nations, dont le programme des écoles résidentielles et d’autres mesures pour forcer l’assimilation des enfants des premières nations à la culture blanche, sont une grande tache noire de l’histoire canadienne dont la société blanche dominante a encore beaucoup de difficulté à accepter la vérité. Au deuxième acte, une suite de scènes humoristiques évoque les premiers rapports entre les indigènes et les premiers blancs à mettre pied sur leurs terres (particulièrement celle où ces derniers sont presque rendus fous par les moustiques!). Une voix rappelle que les indigènes leur ont appris à se protéger du froid et leur ont donné à manger pendant les longs hivers, qu’ils leur ont fourni des remèdes pour guérir leurs maladies et conclut en disant : “Without us, they would not have survived…” (Sans nous, ils n’auraient pas pu survivre…) Et on peut facilement imaginer la suite de cette phrase, “et après avoir survécu, ils ont voulu nous faire disparaître. ”

Espérons que cette œuvre immense, en faisant le tour du Canada, contribuera à faire la vérité sur notre histoire.

Going Home Star est à l’affiche à Salle de concert du centenaire jusqu’au 5 octobre 2104.

http://www.rwb.org/whats-on/show/a-story-of-truth-and-reconciliation

Pierre Meunier

1 COMMENTAIRE

  1. J’aurais bien aimé voir ce spectacle à Québec.
    Cette œuvre contribuerait certainement à faciliter l’´ouverture face aux injustices
    Imposées à ce grand peuple Inuit!
    Elle contribue certainement à conscientiser à faire évoluer nos attitudes empreintes de regrettables préjugés envers ces premières nations.!
    Espérons que par l’art, un véhicule par excellence, nous y parviendrons…..
    Merci aux créateurs de ce ballet!

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