L’Orchestre symphonique de Winnipeg a clôturé le Festival nordique en beauté, le 1er novembre 2014, avec le Concerto pour piano de Grieg et la Symphonie no 4 “Inextinguible” de Nielsen.

Vikingur Olafsoon.
Vikingur Olafsoon.

L’œuvre principale du programme était le Concerto pour piano et orchestre en la mineur, op. 16 du compositeur norvégien Edvard Grieg, avec le jeune islandais Víkingur Olafsson au piano. En 1868, à 25 ans, Grieg était un homme comblé et des plus heureux. Ses récents succès lui avait permis, en 1867, de marier la cantatrice Nina Hagerup, sa cousine, et ils avaient donné naissance à leur fille le printemps suivant. C’est au cours de vacances idylliques dans un lieu retiré de Søllerød, au Danemark, à l’été de 1868, que Grieg a composé ce concerto. Quand la famille est revenue en Norvège à l’automne, l’œuvre était presque terminée. Il l’a retouchée pendant l’hiver et la première, au mois d’avril suivant, fut très bien accueillie.

Cette œuvre empreinte de lyrisme et de romantisme respire la joie et le bonheur. L’allegro, à l’allure de rapsodie, semble évoquer l’excitation du jeune couple au cours de ces vacances familiales. L’adagio est une berceuse qui invite à imaginer les jeunes parents contemplant leur petite fille endormie. Le dernier mouvement, avec ses passages jubilants et dansants, sur le rythme de la halling, une danse populaire norvégienne, entrecoupés de lignes doucereuses et romantiques avant de conclure dans un final euphorique, est une célébration du grand amour qui unissait Nina et Edvard.

Víkingur Olafsson a grandi en Islande, où il a fait ses premières études en piano. Il a obtenu un baccalauréat et une maîtrise à la Juilliard School de New-York. Il fait principalement carrière en Islande et en Europe du Nord, comme soliste, vulgarisateur de la musique classique et directeur artistique du festival Reykjavík Midsummer Music. Il a enregistré, sous sa propre étiquette Dirrindí, deux CD et un album CD/DVD qui a gagné le prix de l’album de l’année 2012 en Islande. Il a gagné sept prix aux Icelandic Music Awards et l’Icelandic Optimism Prize 2009 décerné par le bureau du Président à un artiste exceptionnel dans toute discipline.

À peine âgé de trente ans, Olafsson a l’allure d’un jeune intello sûr de lui, sérieux, jouant avec application comme on le lui a appris, bien en contrôle de ses émotions. Il a exécuté le concerto de Grieg sans faute, avec une technique irréprochable, en respectant fidèlement le rythme et les indications dynamiques. Mais la musique ne semble pas l’émouvoir, le faire vibrer. On a l’impression qu’il garde ses émotions à distance, qu’il ne veut surtout rien révéler de lui-même dans son jeu. Peut-être croit-il mieux respecter l’œuvre du compositeur en jouant ainsi. Dans cette façon d’aborder le concerto, Olafsson et Mickelthwate se sont bien compris. Mickelthwate a assuré un accompagnement techniquement parfait, s’accordant bien avec le soliste. Mais ils faisaient alors le travail de bons techniciens et non celui d’artistes. L’artiste s’approprie l’œuvre du compositeur, s’y investi, la fait sienne, se laisse inspirer par elle et se révèle à travers elle. La musique transcende alors la matérialité des notes, prend vie, emporte l’artiste et l’auditoire dans un univers où tous ne font plus qu’un dans le partage des sentiments et des émotions. Mais Olafsson et Mickelthwate ont gardé les pieds sur terre dans l’exécution de ce concerto. Ce fut très bien joué, très plaisant, mais avec une froideur toute nordique.

Bien que Carl Nielsen soit généralement reconnu comme le plus grand symphoniste du Danemark, son nom n’est pas aussi connu que ceux de Grieg et Sibelius, des compositeurs dont les œuvres et le style nous sont plus familiers. La Symphonie no 4 “Inextinguible” a été composée de l914 à 1916, pendant la première guerre mondiale. Le mariage de Nielsen était en voie de se briser et il se trouvait en conflit idéologique avec l’establishment musical. Malgré ce contexte désolant, le goût de la vie et de la bonté fondamentale qui l’habite, et le pouvoir de la musique de l’exprimer, continuaient d’enflammer le compositeur. “La musique est Vie : dès qu’une note isolée résonne dans l’air ou l’espace, c’est le résultat de la Vie et du mouvement. C’est pourquoi la musique est l’expression la plus sensible de la pulsion de Vie. Cette symphonie décrit les sources les plus primitives du flux vital et le bonheur de sa perception, c’est-à-dire, ce qui touche l’être humain, le monde animal et végétal comme il peut être perçu ou vécu. Cette musique n’est pas basée sur un programme décrivant son évolution dans un espace et un temps limité, mais un aperçu des couches émotionnelles vitales qui restent semi-chaotiques et primitives…” a écrit Nielsen dans une note explicative qu’il termine par ces mots : “ La musique est la vie, comme elle, inextinguible. ”

Alexander Mickelthwate en a donné une interprétation très intéressante et bien sentie. Les couleurs étaient belles, les lignes musicales bien énoncées. Le très beau passage poco allegretto, en forme de quintette pour bois (flûtes, hautbois, clarinettes, bassons et contrebasson) avec quelques douces interventions des cordes en accompagnement, évoquant l’effervescence de la vie des insectes et des petits animaux au ras du sol, fut sans doute le moment le plus sublime de la soirée. La symphonie comporte plusieurs belles envolées en crescendo, au cours desquelles les pupitres prennent tour à tour le relais de la mélodie vers un éclatant accord final fortissimo (l’orchestration demande deux batteries de timbales). Comme nous l’avons souvent noté, Mickelthwate ne parvient pas à maintenir l’équilibre sonore et l’harmonie de ces crescendos, qui aboutissent trop fréquemment à un fracas dissonant et chaotique qui perce les oreilles. Mais qu’à cela ne tienne, l’exécution globale de cette belle et inhabituelle symphonie fut une réussite.

Le concert avait débuté par une belle interprétation en première mondiale de Morgun, du compositeur winnipegois Kenley Kristofferson. C’est une œuvre qui évoque les sentiments d’espoir et d’excitation lors de la première journée vécue par un groupe de colons islandais à Willow Island, près de Gimli. Ils se sont établis à cet endroit après y avoir été abandonnés le 21 octobre 1875, à cause d’une violente tempête qui obligea le bateau S.S. Colville à détacher les barges qui devaient les transporter plus au nord sur les bords du lac Winnipeg. C’est une pièce très expressive et lumineuse.

Orchestre symphonique de Winnipeg
Salle de concert du Centenaire, le 1er novembre 2014
Alexander Mickelthwate, chef
Víkingur Olafsson, piano

Morgun – Kenley Kristofferson
Concerto pour piano et orchestre en la mineur, op. 16 – Edvard Grieg
Symphonie no 4, op. 29 “Inextinguible” – Carl Nielsen

Pierre Meunier

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