On dit que la musique parle d’elle-même, mais il est nécessaire pour un chef d’orchestre de bien connaître le contexte historique dans lequel une œuvre a été composée et les intentions du compositeur pour bien l’interpréter, connaissance également utile aux auditeurs pour mieux la comprendre et l’apprécier. L’Orchestre symphonique de Winnipeg nous invitait cette année à découvrir les dessous de la 5e symphonie de Beethoven dans une production de Beyond the Score.

Alexander Mickelthwate.
Alexander Mickelthwate.

La saison 2014/2015 marque le 10e anniversaire de la populaire série multimédia Beyond the Score (Au-delà de la musique) conçue par l’Orchestre symphonique de Chicago. Sous la direction artistique de Gerard McBurney, la série unit le théâtre, la musique et l’image pour attirer de nouveaux auditoires à la salle de concert et leur faire découvrir la genèse et l’esprit d’une grande œuvre. Les présentations de Beyond the Score à l’Orchestre symphonique de Winnipeg ont connu un tel succès les trois dernières années que celle portant sur la 5e Symphonie de Beethoven a été présentée à deux reprises à Winnipeg puis à Brandon, les 23,24 et 25 janvier 2015.

Lors de la première, le 23 janvier, la présentation multimédia n’était pas bien rôdée. Jouant texte à la main dans un espace un peu limité devant l’orchestre, les comédiens, Arne MacPherson personnifiant Beethoven et Reid Harrison, Donna Fletcher et Matthew Fletcher divers personnages qui ont vécu au temps de Beethoven, dont le critique Hoffman, grand admirateur du compositeur, semblaient ne trop savoir que faire lorsqu’ils n’avaient pas de texte à lire et il y a eu plusieurs ratés dans les enchaînements. Le texte très intéressant aurait sans doute été plus facile à comprendre si les comédiens en avaient fait une simple lecture. Comme pour les productions antérieures de cette série, on a expliqué le contexte historique, présenté la personnalité et les grands idéaux de Beethoven et montré comment tout cela a marqué la Cinquième dans une analyse détaillée, avec la collaboration de l’orchestre et de la pianiste Madeline Hildebrand, qui ont joué de courts extraits pour illustrer le propos. L’orchestre a ensuite été interprété l’œuvre en entier sous la direction d’Alexander Mickelthwate.

On espérait sentir dans cette interprétation l’intensité émotive, la profondeur de sentiment, l’idéalisme passionné de Beethoven, dont on avait parlé avec emphase dans la présentation et l’analyse de l’œuvre. Mais cette mise en matière n’a pas semblé influencer Mickelthwate. Dirigeant de mémoire, il a donné une interprétation assez semblable à celle de 2012, dont nous gardons un mauvais souvenir. Celle-ci fut heureusement moins expéditive et plus agréable à entendre, même si Mickelthwate n’a pas touché la profondeur ni atteint l’élévation de cette œuvre.

Dans cette symphonie tout se joue presque dans les cinq premières mesures sur quatre notes dont le motif et le rythme sont la pierre d’angle de la symphonie. C’est sans doute l’ouverture la plus connue et la plus percutante du répertoire symphonique. La dynamique rythmique de ces deux cellules (trois croches et une blanche avec point d’orgue; silence; trois croches et deux blanches liées avec point d’orgue; silence) évoque une exhortation pressante. Beethoven aurait dit qu’il fallait y entendre “le destin qui frappe à la porte”. Si on transposait ce motif en paroles, on pourrait entendre Beethoven nous interpeler avec insistance en criant “Éveillez-vous… Éveillez-vous……”, comme un prophète. Beethoven se lance ensuite dans un long discours passionné appelant à la création d’un nouvel ordre social et politique, fondé sur les idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité de la Révolution française dans une Europe tourmentée par les guerres napoléoniennes. Il y affirme son admiration de la nature qui lui révèle la grandeur de Dieu et professe sa foi en une humanité appelée à l’unité dans un amour universel.

Or nous avons plutôt entendu dans l’interprétation de Mickelthwate un appel à la fuite : “Dépêchez-vous! dépêchez-vous!”, une pulsion rythmique qui évoquait le déplacement d’une foule en panique. Dans la présentation, on avait pourtant insisté sur l’importance des silences dans cette symphonie, ces petites fenêtres qui permettent de pénétrer dans la profondeur de sentiment de la musique. En escamotant les points d’orgue et les silences dans l’ouverture et les nombreux passages où ce motif apparaît, Mickelthwate a changé le caractère émotif et le sens de l’ouverture et du discours subséquent de Beethoven. Mickelthwate nous a offert une interprétation superficielle, surfant sur cette musique comme sur les vagues de surface d’un océan sans nous faire découvrir la grande beauté des profondeurs de cet océan et nous faire sentir les forces qui le mettent en mouvement.

Portée par la beauté intrinsèque de cette musique, cette exécution a malgré tout impressionné les nombreuses personnes qui entendaient cette symphonie pour la première fois en concert, dont plusieurs jeunes, et leur a peut-être donné le goût de revenir entendre l’orchestre. En une autre occasion auront-ils peut-être la chance de découvrir combien la musique peut provoquer de grandes émotions, transcender la matérialité du son pour élever l’esprit et atteindre les profondeurs de l’âme.

Les prochains rendez-vous de Mickelthwate avec Beethoven sont les 27 et 28 mars 2015 pour la Neuvième symphonie et les 9 et 10 mai 2015 pour le Concerto pour piano no 5 “L’Empereur”. Espérons qu’il parviendra à une meilleure compréhension de ces œuvres.

Pierre Meunier

LAISSER UN COMMENTAIRE

Veuillez entrez votre commentaire!
Veuillez entrer votre nom ici