mahler

Pour célébrer ses 10 ans à la direction musicale de l’Orchestre symphonique de Winnipeg, Alexander Mickelthwate a organisé un Festival Mahler dont les événements dominants ont été la présentation de la Symphonie no 2 en ouverture du festival le 23 octobre 2015 et de la no 10 en clôture une semaine plus tard.

Nous avions hâte à ces deux grands concerts. Depuis le début de la saison, on sentait l’orchestre en grande forme et Mickelthwate n’avait dirigé que le beau concert d’ouverture de la saison à la mi-septembre, sans doute pour se concentrer sur la préparation des deux concerts Mahler. Hélas, ce fut un autre rendez-vous manqué de Mickelthwate avec de grandes œuvres du répertoire.

Les premières mesures, interprétées de façon terne, avec des phrasés dénués de relief et d’émotion, ont donné le ton à un premier mouvement qui a semblé d’une longueur interminable, semblable à un long discours verbeux à la fin duquel on se demande ce que l’orateur a voulu dire. Les trois mouvements centraux, plus courts et plus légers, ont ravivé notre intérêt. Le quatrième mouvement est le très beau chant Urlicht (Lumière originelle), noté “Très solennel, mais modeste. Modéré comme un choral ”. De caractère éthéré et intemporel, Mahler souhaitait qu’il soit chanté “comme un enfant au paradis”. Emilia Boteva, mezzo-soprano, née en Ukraine, ayant grandi en Bulgarie et maintenant établie à Toronto, semblait un peu tendue au moment de l’entonner mais son interprétation émouvante et recueillie, d’une voix douce et chaleureuse.

Le cinquième mouvement en deux parties, le grand acte de foi de Mahler, est d’une très grande intensité émotive et spirituelle, passant de la terreur du jugement dernier à la joie immense du salut et de la vie éternelle. Scherzo d’une écriture puissante et riche, il culmine dans un superbe et glorieux choral. (“Ô douleur, toi qui pénètres en toute chose, Je t’ai échappé ! Ô mort, toi qui conquiers tout, Tu es maintenant conquise ! Avec des ailes que j’ai gagnées Dans le chaud élan de l’amour Je m’envolerai Vers la lumière qu’aucun œil n’a pénétrée ! Je mourrai afin de vivre ! ») L’exécution de ce mouvement exige un contrôle serré du volume, qui varie constamment entre le très doux le plus fort, afin de maintenir une belle harmonie musicale et un phrasé bien articulé pour exprimer le sens de la musique et maintenir la tension émotive. Ce contrôle a échappé à Mickelthwate dans les passages les plus intenses en volume et en émotion, dont le choral final, qui se sont transformés en une lutte entre les solistes, les choristes et les différentes sections de l’orchestre pour prendre leur place dans un espace sonore bruyant et confus.

C’est dommage, car les musiciens nous ont démontré à plusieurs reprises, pendant ce mouvement, qu’ils peuvent jouer avec beaucoup de sensibilité, notamment dans les premières mesures de chaque partie lorsque les cuivres hors champs dialoguent avec l’orchestre. Les chanteurs du Mennonite Festival Chorus et du Winnipeg Philharmonic Choir avaient été très bien préparés et ont donné une superbe interprétation des premiers vers du chant final, chantés très doux a capella. Il est regrettable que Mickelthwate les ait forcés à s’époumoner par la suite. Il en fut de même pour les deux solistes, Mme Boteva et le soprano manitobain Lara Ciekiewicz, qui peinaient parfois à se faire entendre dans ce tintamarre, elles qui ont si bien chanté.

Le public a beaucoup applaudi, exprimant sans doute davantage son appréciation de l’effort gigantesque fourni par les musiciens, les choristes et les solistes que de la qualité de la musique qu’il venait d’entendre. Il est inconcevable que l’on sorte de la salle après l’exécution d’une œuvre de cette grandeur sans avoir été profondément ému, presque soulagé que ce soit enfin terminé et en ayant déjà la tête ailleurs.

Le 30 octobre, Mickelthwate a invité le commentateur culturel prolifique et romancier britannique renommé Norman Lebrecht, grand admirateur de Mahler, à présenter le contexte de la composition de cette œuvre inachevée. Lebrecht a raconté avec une érudition un peu romancée et teintée d’humour les derniers mois de la vie de Mahler, de l’été 1910 au 18 mai 1911. Après trois jours passés à Winnipeg, il a publié dans son blog des propos très condescendants, contenant plusieurs informations erronées sur la ville et son orchestre, qui mettent cependant en doute sa crédibilité.

alma

Mahler avait alors 50 ans et se savait atteint d’une maladie cardiaque critique. Malgré tout il maintenait un rythme de travail intensif au détriment de sa vie familiale. Son épouse Alma, qui n’avait que 30 ans, en souffrait beaucoup et tomba amoureuse d’un jeune architecte au cours d’un séjour de repos dans un centre de santé. Elle ne s’en cacha pas à Mahler qui en fut très secoué. Alma demeura auprès de Mahler jusqu’à sa mort, mais ne rompit pas avec son amant.

Mahler commença sa dixième symphonie en juillet 2010 mais la mit de côté en septembre pour réviser l’orchestration de la neuvième. Il n’a jamais retouché la 10e par la suite. Avant de mourir, Mahler a remis les folios de la symphonie inachevée à Alma. Deux mouvements, l’Adagio de l’ouverture et Purgatorio, étaient presque terminés. 13 ans plus tard, Alma a demandé au jeune compositeur Ernst Krenek, époux de sa fille Anna, de préparer les mouvements pour un concert qui fut dirigé par Franz Schalk, assistant de Mahler à l’Opéra. Cette édition fut publiée mais le bannissement des compositeurs qui n’étaient pas de “race aryenne” par Hitler empêcha tout autre travail à la partition.

Pour le centenaire de Mahler, en 1960, le musicologue anglais Deryck Cooke entreprit une étude de tout le matériel qu’il avait pu trouver sur la 10e. Il a découvert la structure entière de la symphonie : deux mouvements lents aux extrémités et un court mouvement central intitulé Purgatorio flanqué de deux scherzos inspirés de danses viennoises. Ce n’est qu’après la mort d’Alma, en 1964, qu’Anna a remis à Cooke du matériel supplémentaire que personne n’avait encore vu à part la famille de Mahler. Cooke a continué ses révisions avec l’aide, à compter de 1966, de Goldschmidt et de deux jeunes compositeurs et spécialistes de Mahler, Colin et David Matthews. La version publiée en 1975 est maintenant reconnue comme la version concert de référence de Cooke.

Le premier mouvement, entièrement composé par Mahler et le seul que plusieurs chefs consentent à jouer pour cette authenticité, est un superbe adagio qui coule comme une rivière, généralement paisible, parfois perturbée de remous, dévalant subitement une suite de cascades avant de retrouver un cours paisible. L’exécution de Mickelthwate a souffert encore de son incapacité d’interpréter la musique, de faire surgir l’émotion, de construire des phrasés expressifs, d’anticiper et de bien préparer les points forts ou les changements d’humeur, de créer des atmosphères de suspense conduisant à un point culminant. Par exemple, aux deux tiers du mouvement Mahler entre dans une tension angoissée qui culmine dans un accord extraordinairement dissonant dont se détache un long hurlement angoissé sur une seule note par une trompette solo, comme une chute dans le vide. Mal préparé et mal résolu, ce passage critique fut presque totalement dénué d’émotion.

Les trois mouvements suivants, le court mouvement central intitulé Purgatorio, composé par Mahler, flanqué de deux scherzos inspirés de danses viennoises, comme pour la Symphonie no 2, ont été bien réussis.

La transition du quatrième au cinquième mouvement adagio est marquée de coups de grosse caisse, un son inspiré d’un cortège funèbre que Mahler et Alma avait vu passer à New York en 1908. Ces coups doivent être frappés avec un maillet feutré pour assourdir et alourdir le son. Or Mickelthwate a choisi un maillet en bois, de qui a donné un effet de coups de canon. Si cet effet fut surprenant, il a dénaturé l’atmosphère qu’aurait voulu donner Mahler à ce dernier mouvement. Comme le premier, il s’est développé sans grande émotion et s’est résolu sur une conclusion peu probante.

Orchestre symphonique de Winnipeg
Salle de concert du Centenaire
Alexander Mickelthwate, chef

23 octobre 2015
Lara Ciekiewicz, soprano
Emilia Boteva, mezzo-soprano
Mennonite Festival Chorus, Janet Brenneman et Rudy Shellenberg, chefs
Winnipeg Philharmonic Choir, Yuri Klaz, chef

Symphonie no 2 en do mineur, dite Résurrection     Gustav Mahler

30 octobre 2015

Symphonie nº 10 en fa dièse mineur     Gustav Mahler
(Version concert préparée par Deryck Cooke, en collaboration avec Berthold Goldschmidt, Colin Matthews et David Matthews)

Pierre Meunier

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