La Liberté ÉDITO

Par Bernard Bocquel

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La Liberté du 02 décembre 2015

Il ne saurait exister personne plus vigilante qu’un Manitobain désireux de faire autant que possible usage du français dans sa vie. Toute l’histoire de la Province du Milieu est là pour accréditer sa méfiance à l’égard des puissances politiques.

La plus récente initiative du premier ministre Greg Selinger pour consolider la légitimité du fait français fournit une autre bonne raison de ne pas vendre la peau du bison avant de l’avoir tué. Car ce que l’on pouvait d’emblée sérieusement craindre par réflexe historique est en train de se profiler?: les bilingues de coeur manitobains risquent encore une fois d’être rabaissés au rang de pions dans un jeu trivialement partisan.

Ce qui autorise les politiciens à utiliser la question linguistique sans grands risques, c’est tout simplement le fait que, politiquement, la francophonie ne pèse à peu près rien. Telle est la réalité?: les droits linguistiques au Manitoba, contenus dans l’article 23 de la Loi du Manitoba, ont été dès l’origine considérés comme un accident de l’histoire, un compromis temporaire à vite éliminer, car profondément nuisible à l’unité politique du Canada, colonie britannique si fragile face à son puissant voisin américain.

La loi du plus fort serait donc toujours la meilleure. Et au bout du compte, les droits du plus faible restent soumis à la bonne volonté du prince, en l’occurrence incarné par la majorité dans le système démocratique.

Au fond, c’est quoi des droits? Ce sont des objectifs qui définissent le cadre de vie d’une société. Quand ces objectifs validés ne font pas l’objet d’un consensus plus ou moins tacite dans la population, on a beau vivre dans un État de droit, il devient facile de les ignorer. Les droits linguistiques entrent dans la catégorie des droits accordés à des minorités. Ils sont donc d’autant plus aisés à piétiner qu’il n’est question ni de vie ni de mort, ni d’atteinte à la morale ou la religion.

On ne peut percevoir rien de juste, d’équitable dans des droits linguistiques quand on a une idée peu respectueuse de la diversité de la société. Diversité dont il est par ailleurs à la mode de vanter les mérites parce qu’il est plus convenable de nos jours d’afficher cette apparence d’ouverture d’esprit. Telles sont les moeurs de l’heure.

Au moins, à partir des années 1890, les nouveaux maîtres absolus du « Manitoba des Métis » ne s’embarrassaient pas d’hypocrisie au plan du respect d’autrui. Leur mépris des Métis, des Canadiens français et de tous les immigrants d’Europe de l’Est était une simple évidence. Leur idéal d’une société, c’était l’uniformisation des mentalités par les valeurs british. Il ne s’agissait pas juste d’extirper l’indien dans quelques Autochtones censés disparaître de toute façon, il fallait aussi que toutes ces masses d’Ukrainiens, de Polonais, d’Allemands deviennent au plus vite de loyaux sujets de l’Empire britannique. One Nation, One Language.

Encore de nos jours, que peuvent peser des droits linguistiques devant le vieux dogme unificateur du One Nation, One Language? Rien, tant que la plupart des Canadiens, et des Manitobains en particulier, vont refuser d’admettre que c’est par une politique d’ouverture au bilinguisme, comprise comme une assurance de la diversité sociale, que se consolidera l’unité canadienne.

En attendant, force est de reconnaître que les phrases ronflantes sur la diversité comme fondement de notre société moderne sont essentiellement des pots vides. Un vide à l’image de cette société de consommation à outrance, qui imbibe presque tout le monde. Au point où l’on est très probablement consommateur avant d’être citoyen, avant d’être bilingue par naissance, par respect de soi-même, par désir de culture.

Dans ce sens-là, les petits jeux politiques qui risquent fort de se jouer au Manitoba sur le dos des francophones à des fins électoralistes sont bien en résonance avec l’air du temps. Un temps dont la médiocrité tient, entre autres, à son incapacité de respecter les droits de ceux et celles dont l’influence sur un résultat électoral est quasi nulle.

Un constat qui n’est ni à l’honneur de notre humanité, ni de celle de la société de droits dans laquelle nous prétendons vivre.

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