scaglioneLe jeune chef Case Scaglione a présenté une interprétation très particulière du Messie de Haendel à ses débuts à l’Orchestre symphonique de Winnipeg, le 4 décembre 2015, à contre-tendance des prestations “course contre la montre” que l’on entend depuis quelques années.

Le jeune Case Scaglione, dont la carrière de chef d’orchestre a débuté en 2010 et qui est déjà considéré comme l’un des chefs les plus prometteurs des États-Unis, a présenté une version du Messie qui se distingue singulièrement de ce que l’on a l’habitude d’entendre aujourd’hui. Ce fut l’une des plus respectueuses du sujet que j’ai entendue et l’une des rares où l’on a pu comprendre le texte presque mot à mot.

Lorsqu’il composa Le Messie, Haendel, qui avait eu beaucoup de succès à Londres, voyait sa popularité diminuer au point où il avait dû annuler une saison de concerts, les goûts du public anglais se portant sur des spectacles de divertissement à saveur plus locale. Haendel a été inspiré par un petit livre de textes bibliques sélectionnés par Charles Jennens. L’œuvre reçut un accueil triomphal lors de sa première présentation à Dublin 13 avril 1742 dans un concert bénéfice, mais fut accueillie froidement à Londres. On a jugé qu’il était inconvenant que le texte du Messie soit proclamé par des artistes à la morale douteuse dans des salles de théâtre et l’œuvre fut rarement jouée jusqu’en 1750. Haendel, profitant d’un climat plus libéral, eut alors l’idée de présenter Le Messie au profit des orphelins du Foundling Hospital. Ce geste de générosité contribua à assurer le succès de l’œuvre et Le Messie a été joué annuellement au bénéfice du Foundling Hospital jusqu’à la mort de Haendel en 1759. C’est la seule œuvre majeure du répertoire baroque qui a été jouée traditionnellement, depuis sa création jusqu’à nos jours. Durant sa vie, Haendel donna 36 représentations de l’oratorio. Il ne suivit jamais la version originale de 1741 et, comme un grand nombre de ses oratorios, le Messie fut régulièrement révisé pour convenir aux circonstances de chaque nouvelle exécution. Il n’en existe donc pas de version définitive.

Le livret de Charles Jennens raconte l’accomplissement des prophéties du Messie de l’Ancien Testament dans les événements évangéliques. En dépit de son sujet et de son texte, le Messie n’est pas une composition sacrée dans le sens commun du terme. Haendel ne la donna dans un édifice religieux que lorsqu’il monta ses concerts annuels de charité dans la chapelle du Foundling Hospital. Plusieurs la considèrent comme un divertissement de qualité, mais ce n’est peut-être pas ce que souhaitait Haendel qui a dit : “Je serais déçu si je ne faisais que divertir (les auditeurs). Je veux les rendre meilleurs.”

Depuis plusieurs années, on a noté une tendance chez plusieurs chefs d’accélérer le rythme pour rendre la musique classique plus spectaculaire dans l’espoir d’en accroître la popularité. Cette tendance est notable pour Le Messie, dont plusieurs numéros se prêtent facilement à ce jeu. On en vient à oublier le sujet de l’oratorio et à négliger le texte qui est souvent chanté de manière inintelligible. Contrairement à ce que souhaitait Haendel, ils cherchent d’abord à divertir.

Pourtant la musique de Haendel est intimement au texte, dans son accentuation et son rythme pour faciliter la prononciation des mots, et dans ses formes mélodiques pour en exprimer le sens et l’émotion. L’interprétation de Scaglione était centrée sur la mise en valeur du récit. En ralentissant le rythme des chœurs contrairement à l’usage courant de les interpréter le plus vite possible, il a permis au chœur de chanter avec plus de musicalité, sans forcer les voix et en maintenant une diction parfaite. Les passages fugués ont été superbes, les voix se passant le relais avec élégance et précision. Gérant bien le volume et les nuances, il a obtenu une belle sonorité dans les graves comme dans les aigus, dans les dolce comme dans les forte, dans un parfait équilibre entre le chœur et l’orchestre. Ce fut une interprétation plus sobre, moins spectaculaire que ce que l’on entend couramment, plus spirituelle. Elle n’en fut pas moins intéressante et certainement plus émouvante. L’interprétation a capella du chœur And with his stripes we are healed, entendu ainsi pour la première fois, fut remarquable et écouté dans un silence de plomb.

Rencontré après la représentation, Scaglione a expliqué que Le Messie ne devrait pas être présenté toujours de la même manière. Il a mentionné que dans ses annotions Haendel accordait beaucoup de liberté quant à la façon de monter Le Messie, dont l’option de chanter certaines parties a capella.

Bien préparé et dirigé, le Mennonite Festival Chorus a donné une performance exceptionnelle. Les quatre jeunes solistes canadiens ont été excellents. Conrad Siebert, ténor, diplômé de l’École d’opéra de l’Université de Toronto, a chanté d’une voix claire, proclamant le texte avec intelligence et une diction parfaite. Le baryton Justin Welsh, formé au Canadian Opera Company Ensemble, a interprété avec autorité les textes les plus sombres du livret, avec une articulation précise même au plus bas de son registre. La winnipegoise Victoria Marshall, diplômée de l’Université du Manitoba et poursuivant présentement sa formation à l’Université de Toronto, a chanté avec beaucoup de sobriété, d’une voix non forcée qui portait bien dans les graves et elle aussi avec une diction impeccable. Également de Winnipeg, le soprano Monica Huisman, la plus expérimentée du quatuor, a bien chanté, mais comme cela se produit souvent avec les sopranos, le texte devenait inintelligible dans les aigus, même si elle a mieux que d’autres contenu sa voix à ces hauteurs. La diction était cependant convenable dans le milieu du registre de sorte qu’avec un effort d’attention l’on pouvait comprendre l’essentiel du texte.

Cette version très particulière du Messie ne semble pas avoir choqué l’auditoire, qui l’a été très chaleureusement applaudie. Scaglione est une jeune chef audacieux qu’on aimerait revoir à Winnipeg.

Orchestre symphonique de Winnipeg
Salle de concert du Centenaire, le 4 décembre 2015
Case Scaglione, chef
Monica Huisman, soprano
Victoria Marshall, mezzo-soprano
Conrad Siebert, ténor
Justin Welsh, baryton
Mennonite Festival Chorus, Rudy Schellenberg & Janet Brenneman, chefs

Messiah (Le Messie)     Georg Friedrich Haendel

Pierre Meunier

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