À ses débuts avec l’Orchestre symphonique de Winnipeg, le 15 janvier 2106, Yaron Traub a présenté un concert d’une exceptionnelle beauté artistique, amenant l’orchestre à donner une de ses plus belles prestations des dernières années.traub

Né en 1964 à Tel Aviv, Yaron Traub a grandi dans un milieu musical. Son père, Chaim, a été violon solo de l’Orchestre symphonique d’Israël pendant 30 ans. Pianiste de formation, M. Traub a commencé à étudier la direction d’orchestre à Londres en 1988 et poursuivi sa formation avec Sergiu Celibidache, à Munich. Après avoir remporté le grand prix de la Kondrashin International Conducting Competition à Amsterdam en 1998, il a été l’assistant de Daniel Barenboim à l’Orchestre symphonique de Chicago et au Festival de Bayreuth. Directeur artistique et chef principal de l’Orchestre de Valence depuis 2005, il a rehaussé la qualité et le prestige de cet orchestre et est considéré comme l’un des meilleurs chefs d’orchestre en Espagne. Yaron et son épouse Anja, violoniste de grand talent qui a complété sa formation avec Chaim Traub en Israël, forment un duo qui se produit en récital et avec des ensembles de musique de chambre.

Dès les premières mesures des Variations sur un thème de Hayden de Johannes Brahms, qu’il a dirigées de mémoire, nous avons constaté que M. Traub est doué d’une grande sensibilité musicale. Il a exposé le thème avec beaucoup de délicatesse et de finesse, comme s’il dessinait une esquisse de dentelle. Il a ensuite enchaîné les 8 variations en donnant à chacune son rythme, ses couleurs et son esprit propre, comme une suite de miniatures d’un même paysage à différentes heures du jour et en différentes saisons. Il a amené les musiciens à jouer avec beaucoup d’expressivité. Le jeu des cordes était particulièrement remarquable. Les attaques lançaient de superbes phrasés bien accentués, avec des nuances subtiles et de belles lignes mélodiques.

eastleyBasson solo de l’OSW, Alexandra Eastley a ensuite interprété le Concerto pour basson en si bémol majeur de Mozart. Mme Eastley a été engagée par l’OSW en 2007 après avoir obtenu une maîtrise en musique à l’Université McGill de Montréal en 2006. Pendant ses années de formation elle a été membre du National Orchestral Institute de l’Université du Maryland, de l’Orchestre mondial des Jeunesses musicales, avec lequel elle a fait une tournée en Europe et en Chine, et de l’Orchestre national des jeunes du Canada. Elle a amorcé sa carrière comme pigiste à Montréal, où elle a joué avec plusieurs ensembles dont l’Orchestre symphonique de Montréal et les Violons du Roy.

Les œuvres pour basson sont peu nombreuses et l’on n’entend pas souvent cet instrument au son grave et chaleureux en solo. Le Concerto pour basson est une œuvre de divertissement raffinée dans laquelle se manifeste le génie de Mozart. Mozart aimait les bois. Il en comprenait le caractère et savait en exploiter tout le potentiel de virtuosité. Il était particulièrement sensible à la sonorité veloutée de baryton et aux qualités expressives du basson.

Mme Easley a démontré beaucoup de virtuosité dans son interprétation. Elle a parfaitement maîtrisé les difficultés techniques des deux mouvements rapides, avec un doigté très agile et un parfait contrôle du souffle tout en maintenant la fluidité et la musicalité du récit. Son interprétation du mouvement lent, une aria que Mozart a reprise plus tard pour le célèbre air pour soprano Porgi amor dans le Mariage de Figaro, fut éblouissante. Traub a dirigé dans un esprit de collaboration, faisant jouer l’orchestre en empathie avec la soliste tout en mettant en relief les belles subtilités de la musique de Mozart.

Robert Schumann a beaucoup souffert d’instabilité émotive. Son état s’aggrava au point où il dut être interné au cours des deux dernières années de sa vie, de 1854 à 1856. Après avoir accompagné son épouse Clara, une pianiste virtuose, dans une tournée de concerts en Russie, Schumann sombra dans une première profonde dépression à leur retour à Leipzig. Sur recommandation du médecin, les Schumann ont alors déménagé dans les environs plus paisibles de Dresden en octobre 1844. Schumann s’est peu à peu rétabli et a commencé l’esquisse sa deuxième symphonie en décembre. Il a complété l’orchestration en février 1846 et terminé la partition en octobre de la même année.

La Deuxième symphonie a connu un immense succès. Elle évoque un passage des ténèbres à la lumière, à la manière des 5e et 9e symphonies de Beethoven, que Schumann idolâtrait, mais dans une perspective plus personnelle. Schumann s’est inspiré de son expérience personnelle alors que Beethoven réagissait aux conflits meurtriers de son époque. Schumann a affirmé qu’il se sentait mieux après avoir terminé sa Deuxième, ce qui permet de penser que l’œuvre constitue peut-être une forme de journal de son parcours de rétablissement.

Traub en a donné une exécution mémorable. C’est une œuvre qu’il a profondément assimilée et dont il comprend très bien le sens. Il la dirige de mémoire. Il a maintenu une grande tension émotive au cours des deux premiers mouvements (Sostenuto – allegro ma non troppo et Sherzo : allegro vivace) qui semblent évoquer le combat de Schumann contre ses démons, ses passages fréquents de la joie à des coups de déprime et finalement à la dépression. Rarement a-t-on récemment entendu l’orchestre jouer avec autant d’expressivité. Les couleurs sont superbes, les phrasés éloquents, l’équilibre sonore impeccable.

Traub a fait une longue pause avant d’entreprendre le troisième mouvement, afin de laisser retomber la tension. L’Adagio espressivo, l’un des plus beaux mouvements lents du répertoire, est sans doute une des compositions les plus inspirées de Schumann. Extrêmement lyrique, il exprime combien Schumann devait se sentir heureux dans ses épisodes de stabilité, avec sa bienaimée Clara et leurs enfants (ils en avaient quatre au moment de la composition de la 2e, dont l’un décéda en 1847, et quatre autres naquirent par la suite, le dernier en 1854, pendant l’internement de son père qui ne l’a jamais vu). Traub en a donné une interprétation sublime, faisant de ce mouvement un grandiose poème à l’amour et à la paix retrouvés. On y entend de superbes lignes aux violons (on dit que ce sont presque des passages obligés lors des auditions pour l’engagement de violonistes), qui ont été jouées avec beaucoup de lyrisme et d’émotion.

Traub a laissé passer un autre long moment de silence avant d’attaquer l’Allegro molto vivace final, vif et enjoué, une explosion de joie célébrant le retour à la vie et à la lumière. Il a parfaitement contrôlé le rythme et le volume sonore, progressant vers un final très affirmatif mais sans triomphalisme, comme si Schumann pressentait que la sortie d’une dépression n’est jamais définitive.

Schumann a écrit à un ami : “Je crains qu’on puisse deviner mon état de fatigue en écoutant cette musique. J’ai commencé à devenir un peu plus moi-même au cours de la rédaction des derniers mouvements et j’étais certainement en meilleure forme à l’achèvement de mon œuvre. Cela me rappelle une période sombre de ma vie”. Traub a dirigé cette superbe interprétation à la manière d’un ami qui aurait accompagné Schumann durant cette période difficile de sa vie et en rappelle le souvenir avec amour, compassion, respect et vérité. Quand la musique atteint un tel niveau artistique, on ne se laisse plus distraire par la gestuelle du chef ou les aspects techniques de l’exécution instrumentale, on ferme plutôt les yeux et on se laisse porter par la beauté et l’émotion.

Hautement apprécié par les musiciens de l’orchestre, Yaron Traub a démontré des qualités qui en font l’un des meilleurs prospects à la succession d’Alexander Mickelthwate entendus jusqu’à maintenant.

Orchestre symphonique de Winnipeg
Salle de concert du Centenaire, le 15 janvier 2016
Yaron Traub, chef
Alexandra Eastley, basson

Variations sur un thème de Joseph Haydn, op. 56a     Johannes Brahms
Concerto pour basson en si bémol majeur, K. 191     Wolfgang Amadeus Mozart
Symphonie no 2 en do majeur, op. 61     Robert Schumann

Pierre Meunier

LAISSER UN COMMENTAIRE

Veuillez entrez votre commentaire!
Veuillez entrer votre nom ici