Le 5 février 2016, la chef américaine d’origine taiwanaise Mei-Ann Chen a fait ses débuts avec l’OSW en nous amenant en un beau voyage en Chine, en Espagne et en Finlande.

Rosalie O'Connor
crédit photo : Rosalie O’Connor

Arrivée aux États-Unis en 1989 à l’âge de 16 ans, Mei-Ann Chen été la première étudiante de l’histoire du New England Conservatory à recevoir simultanément des maîtrises en violon et en direction. Afin de demeurer aux États-Unis, où on refusait de lui accorder la résidence permanente, elle a poursuivi ses études musicales, complétant un doctorat en direction à l’Université du Michigan. Après des stages au National Conducting Institute de Washington et à l’Académie américaine de direction d’Aspen, elle été la première femme à gagner le Concours Malko à Copenhague en 2005. Elle a alors enfin pu obtenir la green card et entreprendre sa carrière professionnelle. Elle est directrice musicale de la Memphis Symphony depuis 2010, poste qu’elle quittera à la fin de la présente saison, et de de la Chicago Sinfonietta depuis 2011. Elle a été nommée directrice artistique et chef du Festival d’été de l’Orchestre symphonique national de Taiwan 2016. Mme Chen accorde une grande importance à sa carrière comme chef invitée. Elle a dirigé des dizaines d’orchestres partout dans le monde et son carnet d’engagements demeure toujours bien rempli. Elle a remporté plusieurs prix et récompenses, dont le Taki Concordia Fellowship en 2007 et le prix Helen M. Thompson de la League of American Orchestras en 2012.

Mme Chen a présenté un concert qui nous a fait voyager dans trois pays : la Chine, avec une œuvre du compositeur chinois An-Lun Huang évoquant une danse de la région de Saibei; ensuite l’Espagne, dont la Symphonie espagnole de Lalo rappelait le climat chaleureux; et enfin la Finlande, dont Sibélius a exprimé la grandeur et la beauté dans sa 5e symphonie. Mme Chen a dirigé ce concert à la manière d’un peintre travaillant à la spatule et au couteau. Les lignes sont tracées d’un mouvement ample et prononcé, les formes sont définies par des taches de couleurs vives avec beaucoup de relief, composant des tableaux très contrastés et expressifs.

Les Suites de Saibei, dont la Danse Saibei est extraite, ont été composées au début des années 1970 par An-Lun Huang, un survivant de la Révolution culturelle chinoise (1966-1976) qui s’est établi au Canada en 1986. Depuis sa création par l’Orchestre symphonique de Bamberg, cette œuvre est devenue l’une des plus populaires du répertoire de musique symphonique chinoise. Basée sur du matériel original, la Danse Saibei s’inspire du style musical typique de la région de Saibei, au nord-ouest de la Grande muraille de Chine, une musique qui comporte notamment de grands sauts mélodiques et dans laquelle vents et percussions prédominent. La musique d’An-Lun Huang ne cherche pas à reproduire les sons typiques de la musique chinoise mais à les traduire dans le langage musical symphonique occidental. C’est une œuvre que Mme Chen présente souvent comme chef invitée. Jouée pour la première fois à l’OSW, ce fut une belle découverte et une belle réussite. Exécutée avec beaucoup d’énergie, elle a résonné de sonorités éclatantes aux vents et aux percussions.

Arlésiennes de feu - tableau au couteau de Kao Bourillon
Arlésiennes de feu – tableau au couteau de Kao Bourillon

La Symphonie espagnole est l’œuvre qui a rendu Lalo célèbre. Ce qui caractérise le plus immédiatement la musique espagnole, c’est l’influence des gitans et des arabes, les premiers avec le flamenco, les seconds dans la musique andalouse. Le succès de l’œuvre est dû en partie au célèbre violoniste Pablo de Sarasate, grand ami de Lalo qui la lui avait dédiée. La virtuosité éblouissante de ce dernier et son jeu aux couleurs typiquement espagnoles ont fixé les normes stylistiques de l’œuvre. Il s’agit d’un véritable concerto quoi qu’en dise le titre, Lalo ayant conçu une structure symphonique avec “un violon s’envolant au-delà de la forme rigide d’une vieille symphonie.” Gwen Hoebig, violon solo de l’OSW, était la soliste.

Plusieurs musiciens virtuoses, pour diverses raisons d’ordre personnel, préfèrent la vie de musicien d’orchestre à une carrière de soliste. C’est le choix qu’a fait Mme Hoebig, un prodige du violon dès l’enfance, au milieu de ses 20 ans, alors que les portes d’une grande carrière internationale lui étaient grand ouvertes après avoir remporté de multiples concours au Canada et à l’étranger. Elle fut d’abord violon solo de l’Orchestre des jeunes du Québec de 1983 à 1985 puis membre de l’Orchestre symphonique de Montréal de 1984 à 1987, avant d’être engagée comme violon solo de l’OSW. Parallèlement à sa carrière orchestrale, elle joué en récital, avec des ensembles de musique de chambre, comme soliste avec plusieurs orchestres et artiste invitée à de nombreux festivals d’été.

Ce n’est qu’après le concert que nous avons appris que Mme Hoebig a joué malgré un problème de santé qui s’est manifesté quelques jours avant le concert. Ayant réussi à mémoriser cette partition difficile, elle a décidé avec courage et sa détermination de respecter son engagement, espérant sans doute trouver les forces nécessaires pour donner le meilleur d’elle-même pendant la trentaine de minutes que dure la symphonie. Elle a réussi à jouer presque sans faute, surmontant toutes les difficultés techniques de l’œuvre. Mme Chen a entraîné l’orchestre dans une interprétation très intense, avec beaucoup d’allant, des accents espagnols bien marqués et des couleurs chaudes, à laquelle Mme Hoebig n’a malheureusement pas pu s’associer pleinement, ce qui a terni la qualité d’ensemble, le violon solo étant omni présent dans cette œuvre. Nous ne doutons pas que ce fut pour elle une épreuve difficile. Nous espérons que ce problème de santé n’ait été que passager et que l’œuvre sera programmée de nouveau d’ici peu pour que Mme Hoebig puisse l’interpréter de nouveau à la pleine mesure de son immense talent.

La superbe Symphonie no 5 a été commandée à Sibélius par le gouvernement finlandais pour un concert national en tribut, comme disait le programme, au “plus grand fils de la Finlande”, à l’occasion de son 50e anniversaire, le 8 décembre 1915. Lors de sa création, la Cinquième a été accueillie par une grande acclamation du public, mais avec moins d’enthousiasme par le compositeur, qui l’a révisée dans le menu détail au cours des quatre années suivantes. Le contexte de la première mondiale et la conclusion triomphale de l’œuvre invitaient à penser que l’œuvre comprenait un programme, mais Sibelius a dissipé toute prétention à cet effet en affirmant que l’œuvre n’était que de la pure musique.

Mme Chen en a donné une superbe interprétation. Elle a influé à l’orchestre le sentiment d’émerveillement devant la grandeur et la beauté de la nature finlandaise et de l’univers qui animait Sibélius pendant la composition de l’œuvre, qu’il croyait d’inspiration divine, écrivant dans son journal : “ comme si Dieu le Père avait laissé tomber des pièces de mosaïque du plancher du ciel et m’avait demandé d’en reconstituer le motif. ” Elle a développé avec beaucoup d’expressivité les cycles de grande tension et de relâchement caractéristiques de la musique de Sibélius, en maintenant un parfait équilibre sonore dans les longs crescendos aux climax fortissimo. Les quatre points d’exclamation suivis de deux courts accords qui terminent de façon unique cette symphonie ont été exécutés avec une précision, une netteté et une intensité saisissantes. Dans un geste exécuté avec un maximum d’énergie, Mme Chen a d’abord donné l’impression de couper le silence de quatre coups de hache produisant un son sec, exécutés dans un ensemble parfait et sans bavure par l’orchestre, préparant les deux derniers accords, brefs et affirmatifs, qui ont mis fin à ce concert dans une expression de joie et d’émerveillement.

Orchestre symphonique de Winnipeg
Salle de concert du Centenaire, le 5 février 2016
Mei-Ann Chen, chef
Gwen Hoebig, violon
Danse Saibei de la “ Suite Saibei ” no 2, op. 21   An-Lun Huang
Symphonie espagnole    Édouard Lalo
Symphonie no 5 en mi bémol majeur, op. 82   Jean Sibelius

Pierre Meunier

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