La pianiste Janina Fialkowska et les musiciens du Manitoba Chamber Orchestra, dirigés par Scott Yoo, ont fait vivre une merveilleuse expérience musicale aux auditeurs qui ont rempli l’église Westminster le 23 mars 2016, avec un programme d’œuvres hautement spirituelles et profondément intimistes.

page4-1000-fullEn ouverture de concert, la reprise de la pièce Everything That Rises, de Randoph Peters, que le MCO avait présentée en première mondiale lors de la dernière saison, a donné le ton de cette soirée. C’est une pièce très spirituelle, inspirée par le concept du point Oméga développé par le scientifique jésuite Pierre Teilhard de Chardin. Teilhard postule que l’évolution de l’homme et de l’univers est une projection conique vers un futur où tout convergera pour ne former qu’un tout unifié, le point Oméga, ou, dans la perspective théologique de l’homme de foi, le Christ-Oméga vu comme “Moteur, Collecteur et Consolidateur, en avant, de l’Évolution”. Il a écrit : “Demeure fidèle à toi-même, mais élève-toi sans cesse vers une plus grande conscience et plus d’amour! Au sommet tu te trouveras uni à tous ceux qui, de toutes les directions, auront fait la même ascension. Car tout ce qui s’élève doit converger.” Peters a réussi à exprimer cette pensée dans une musique très éthérée que l’orchestre a interprétée avec une grande subtilité, invitant à la contemplation et à la méditation.

La deuxième pièce au programme était une œuvre de John Burge, commandée et créée par Synfonia Toronto en 2006, Flanders Fields Reflections. Chacun des cinq mouvements est une réflexion sur une phrase du célèbre poème In Flanders Fields (Au champ d’honneur) de John McRae : 1- The Popies Blow (Au champ d’honneur, les coquelicots sont parsemés de lot en lot); 2- Still Bravely Singing (Les alouettes mêlent leurs chants au sifflement des obusiers); 3- We Are the Dead (Nous sommes morts…); 4- Loved and Were Loved (…Nous qui songions la veille encor’ à nos parents, à nos amis); 5- We Shall Not Sleep (À vous jeunes, de porter l’oriflamme : relevez le défi sinon les coquelicots se faneront).

Burge compose surtout des œuvres chorales et cela se perçoit dans la musique de Flanders Fields Reflections. C’est une musique dans laquelle on sent la présence de la parole dans l’articulation comme dans l’expressivité, et de la voix humaine dans les mélodies et la couleur des harmonies. L’absence d’une partie chorale permet à l’auditeur de réfléchir ou méditer intérieurement sur le thème suggéré par le titre des mouvements, en se laissant inspirer par la musique et ses propres sentiments. Scott Yoo a dirigé une interprétation sobre et recueillie, respectueuse de la profondeur de sentiment et de caractère presque sacré de l’œuvre.

janina_fialkowska_press_06À l’aube de ses 65 ans, Janina Fialkowska a entrepris une tournée internationale en célébration de son anniversaire comprenant un long séjour au Canada en mars et avril. Elle a fait escale à Winnipeg, où l’attendait une salle remplie de ses nombreux admirateurs, pour interpréter le Concerto pour piano no 4 de Beethoven.

Ce concerto est une œuvre tendre et intimiste, un dialogue amical entre le piano et l’orchestre, une exception dans l’opus des concertos de Beethoven. À 35 ans, déjà enfermé dans sa surdité, Beethoven n’a plus à plus à lutter pour conquérir Vienne ou à épater le public par sa virtuosité pianistique. L’absence du pathétisme et de l’esprit de lutte qui caractérisent tant de ses œuvres a déçu ses admirateurs qui ont froidement accueilli le concerto. Il n’a été joué que deux fois de son vivant, par Beethoven lui-même, d’abord en privé en 1807 pour son dédicataire, le prince Lobkowitz, et en public le 22 décembre 1808 lors du concert historique au Theater an der Wien, au cours duquel ont été créées les cinquième et sixième symphonies, ainsi que de la Fantaisie chorale.

Fialkowska et Yoo se sont parfaitement entendus sur l’interprétation du concerto. Ils ont joué avec simplicité, sincérité et humilité, comme des amis intimes se confiant l’un à l’autre dans le secret de la confidence. Contrairement à l’usage, c’est le piano qui invite au dialogue dans une brève et tendre introduction à laquelle l’orchestre a répondu avec sympathie et ouverture de cœur. Le ton était donné pour la suite de cet échange, toujours très amical et respectueux, tout en douceur, sans emportement lorsque des désaccords surgissent. Ni le piano ni l’orchestre n’ont cherché à dominer ou à se démarquer. Mme Fialkowska, qui n’a pas à faire preuve de sa virtuosité, a joué avec retenue : sobriété dans les passages lyriques interprétés sans excès de pathos, modération dans les passages virtuoses, où elle n’a pas cherché à pavaner. Scott Yoo a dirigé l’orchestre dans le même esprit. Il a parfaitement contrôlé la sonorité de l’orchestre pour qu’elle se marie bien à celle du piano. Les “solos” de l’orchestre sont joués en retenant le volume sonore pour ne pas briser le climat d’intimité. Les émotions sont exprimées par des accents et des nuances très subtiles. L’épanchement de joie du rondo final est demeuré dans le cadre intime de cette belle rencontre. Les deux amis ne se sont pas élancés dans une danse folle à travers les champs. Leur conversation s’est plutôt légèrement animée, s’est faite plus joyeuse, a été ponctuée de quelques éclats de rire qui n’auraient pas perturbé la tranquillité d’un restaurant mais surement attiré des regards discrets sur ces deux amis rayonnant de joie. Une joie partagée par l’auditoire qui avait été profondément touché par ce très beau programme.

Manitoba Chamber Orchestra
Le 23 mars 2016, Westminster United Church, Winnipeg
Scott Yoo, chef
Janina Fialkowska, piano

Everything That Rises,     Randoph Peters
Flanders Fields Reflections     John Burge
Concerto pour piano no 4 en sol majeur, op 58     Ludwig van Beethoven

Pierre Meunier

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