Deux jeunes virtuoses, le chef James Feddeck et le pianiste Louis Schwizgebel, ont fait de brillants débuts à l’Orchestre symphonique de Winnipeg dans un programme de musique romantique présenté le 1 avril 2016.

Depuis qu’il a reçu le prestigieux prix Sir Georg Solti Conducting Award (le Solti Fellow) de la Solti Foundation (ÉU) en 2013, James Feddeck, un virtuose de la direction d’orchestre, s’est imposé comme l’un des jeunes chefs américains les plus intéressants et les plus remarquables d’aujourd’hui. Il fait un début de carrière impressionnant des deux côtés de l’Atlantique. Il a étudié le hautbois, le piano, l’orgue et la direction au Conservatoire de musique d’Oberlin, en Ohio. Organiste accompli, il a donné des récitals en Europe et en Amérique du Nord. FEDDECK

Feddeck dirige avec une gestuelle très sobre, beaucoup d’application et une grande musicalité. Il a donné une superbe interprétation du poème symphonique Vltava (La Moldau), le premier des deux extraits de Má Vlast (Ma Patrie), du compositeur tchèque Bedřich Smetana, présentés en début de concert. La rivière Moldau traverse Prague pour se jeter dans l’Elbe, plus au nord. Smetana en avait suivi le cours lors d’un voyage en 1870. Feddeck a brossé avec grand art la suite de tableaux évoquant les deux sources de la rivière qui s’unissent dans les hauteurs de la Bohême pour couler entre les bois, les villages qui la bordent où dansent des paysans, les nuits magiques de la Bohême, les remous des rapides qui agitent la rivière avant son arrivée majestueuse à Prague et son passage devant le château de Vyšehrad qui domine la ville. Le mémorable thème principal, qui a inspiré l’hymne national israélien, a été joué avec un lyrisme romantique saisissant. Après cette quinzaine de minutes d’émerveillement, l’auditoire était déjà conquis.

Le deuxième extrait au programme était Šárka, qui raconte la légende tchèque de Sárka, une princesse cruelle qui a fait le serment se venger de l’infidélité de son amant en tuant tous les hommes. Pour les attirer, elle se fait attacher à un arbre par ses servantes et appelle au secours par un chant plaintif. Le prince Ctirad ayant entendu son appel vient à son secours avec ses chevaliers. Après l’avoir séduit, Sárka organise une fête et enivre Ctirad et ses chevaliers, qui tombent endormis et sont massacrés par les servantes de Sárka. Feddeck en a donné une interprétation d’une grande intensité dramatique. On a très bien saisi le sens tragique du récit. Les phrasés sont magnifiquement construits et nuancés, très expressifs. Il produit une sonorité remarquable qui vient peut-être de sa maîtrise de l’orgue.

Le pianiste Louis Schwizgebel, né d’un père suisse et d’une mère chinoise, a ensuite interprété le Concerto pour piano no 2 de Beethoven. Schwizgebel a remporté parmi d’autres le 2e Prix (premier prix non attribué) du Concours de Genève de 2005 et le 1er Prix des Young Artists Concerts à New York en 2007. Mais c’est sa médaille d’argent au Concours international de piano de Leeds, en 2012, qui a lancé sa carrière internationale. Il compte six enregistrements à son crédit. Celui des deux premiers concertos pour piano de Beethoven réalisé en 2014 a été loué par la critique.

Schwizgebel

Venu à Vienne, capitale musicale de l’Europe, en 1792 pour étudier la composition avec Joseph Hayden, Beethoven ne s’avéra pas un élève très docile. Sa grande virtuosité pianistique fut cependant rapidement reconnue et il devint la coqueluche des soirées musicales organisées dans les salons de la noblesse viennoise. Mais Beethoven voulait briller sur Vienne hors des salons privés et se faire valoir aussi comme compositeur. L’occasion d’une première apparition publique à Vienne se présenta lors d’un grand concert de charité organisés par la célèbre Tonkünstler-Societät au Burgtheater, le 29 mars 1795. Chargé de meubler l’entracte, Beethoven choisit de jouer un concerto en si bémol majeur sur lequel il avait commencé à travailler à Bonn probablement en 1790 et qu’il compléta juste à temps pour le concert.

Le Concerto en si bémol majeur est le premier composé par Beethoven mais il porte le numéro 2 parce que son deuxième concerto a été publié le premier. Beethoven l’a joué plusieurs fois avant de le faire publier en 1801, après plusieurs révisions. Il a écrit à son éditeur qu’il lui envoyait “ Ce concerto pour le piano forte que je ne donne pas pour un de mes meilleurs, mais nullement déshonorant toutefois”. C’est l’œuvre d’un jeune étudiant conscient de son grand talent et ambitionnant dépasser un jour Mozart et Hayden. Il fait ses premières armes en les imitant mais il se permet quelques accrocs à la forme classique. Beethoven est cependant limité par la sonorité des pianos de cette époque, qui n’ont que cinq octaves et n’ont pas encore atteint les capacités harmoniques et la puissance des pianos modernes qui lui permettront plus tard de laisser exploser sa créativité.

Schwizgebel et Feddeck en ont donné une très belle interprétation, démontrant de la cohésion dans la compréhension et dans l’exécution de l’œuvre. Schwizgebel a joué avec beaucoup de finesse, de sensibilité et de virtuosité, mais sans excès d’expressivité ou de puissance. Il a été très bien soutenu par l’orchestre, que Feddeck a dirigé avec raffinement et légèreté. Ce fut une audition très agréable et captivante.

Feddeck a confirmé les qualités qu’il avait démontrées dans l’exécution de La Moldau en dirigeant une superbe interprétation de la Symphonie Italienne de Félix Mendelssohn. Né en 1809, au début de la période romantique, Mendelssohn a grandi dans une famille opulente qui éveilla en lui autant le goût du voyage que celui de la musique. Nombre de ses œuvres ont été inspirées de ses voyages et Wagner l’a considéré comme un “paysagiste de première classe”. À l’âge de 21 ans il a entrepris un grand tour du continent européen. Mendelssohn a été particulièrement impressionné par l’Italie et en 1831 il a commencé une symphonie inspirée par ses souvenirs de Rome, Naples et autres lieux qui l’avaient émerveillé. Il en présenta une première version à Londres en 1933, sur commande de la Société Philharmonique de Londres. Malgré un succès éclatant, Mendelssohn n’était pas satisfait de son travail et refusa qu’il soit publié. Il effectua plusieurs révisions et ce n’est qu’après sa mort, à l’âge de 38 ans, que la Symphonie Italienne fut imprimée et largement diffusée.

La Symphonie Italienne est d’une grande beauté et Feddeck en a donné une interprétation qui a captivé l’attention et émerveillé de la première à la dernière note. Une musique d’une telle qualité artistique fait vivre une expérience extatique, nous entraîne momentanément hors de nous-mêmes dans un ailleurs immatériel et intemporel. Comme lorsque l’on contemple le tableau d’un grand maître à distance, ou un paysage majestueux, on est captivé et impressionné par la beauté du tout sans porter attention aux détails. Il est certain que la vision du chef, l’engagement des musiciens, la précision rythmique, l’impression dynamique, l’expressivité des nuances et l’équilibre harmonique sont des éléments essentiels d’une performance réussie. Mais on atteint le sommet de l’art lorsque la beauté du tout unifie, surpasse et occulte la beauté des éléments, lorsque les yeux se ferment pour ne plus qu’écouter et se laisser porter.

L’audition de ce concert fut grandement améliorée par un réaménagement de la scène. En entrant dans la salle, nous avons eu la surprise de constater qu’une nouvelle coquille acoustique avait été installée en fonds de scène à cause d’un bris de la coquille normalement utilisée. Cette coquille consistait en un mur acoustique surmonté de panneaux inclinés. Grâce à un éclairage subtil, cela donnait une sensation immédiate d’intimité et de proximité qu’on ne ressent habituellement pas dans cette salle et qui faisait un peu penser à celle des salles de concert européennes des 18e et 19e siècles. Comme il a fallu rapprocher l’orchestre de quelques mètres à l’avant-scène, cette proximité s’est confirmée lorsque les musiciens ont pris place et qu’ils ont commencé à jouer. Cet aménagement a produit une très belle sonorité, mieux équilibrée et plus enveloppante. Le son des cordes était plus clair alors que celui des vents et surtout des cuivres était légèrement assourdi. On ne peut porter un jugement définitif après une seule audition, notre première impression étant affectée aussi par le programme présenté et l’interprétation du chef. Mais cette expérience fortuite et révélatrice devrait inciter la direction de l’orchestre à explorer une autre solution que la réparation de l’ancienne coquille pour améliorer l’acoustique et créer plus de proximité et d’intimité entre l’orchestre et l’auditoire.

Orchestre symphonique de Winnipeg
Salle de concert du Centenaire, le 1 avril 2016
James Feddeck, chef
Louis Schwizgebel, piano

Má Vlast (Ma Patrie)    Bedřich Smetana
             Vltava (La Moldau)
             Šárka

Concerto pour piano no 2 en si bémol majeur, op. 19     Ludwig van Beethoven
Symphonie no.4 en la majeur, op. 90 (Italienne)     Félix Mendelssohn

 Pierre Meunier

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