Par Bernard Bocquel

La Liberté du 10 août 2016

Durant les deux semaines d’absence de La Liberté, un phénomène social a pris corps à l’échelle internationale. Dans une bonne trentaine de pays, les amateurs du jeu Pokemon Go envahissent des lieux préétablis où ils peuvent chasser le Pokemon.

Il s’agit de créatures virtuelles qui se surimposent sur la scène que capte l’écran d’un téléphone intelligent. Cette capacité technologique a été baptisée « réalité augmentée ». C’est l’instant où le réel et le virtuel se confondent. Cette rencontre impossible est au coeur du succès de Pokemon Go.

Elle oblige des centaines de milliers d’humains à travers le monde de sortir de chez eux et de marcher dans les rues vers les lieux que les concepteurs du jeu ont « pokemonisés ». Ces joueurs et joueuses sont surtout dans la vingtaine et la trentaine et reconnaissent volontiers le plaisir de redécouvrir, dans une autre dimension, les cartes Pokemon de leur jeunesse.

De toutes parts, les témoignages positifs affluent. Des jeunes enclins à se replier sur eux-mêmes expliquent que Pokemon Go a changé leur vie. Ils avaient du mal à sortir d’eux-mêmes par crainte des autres, et les voilà réunis avec d’autres passionnés dont ils n’ont rien à craindre puisque eux aussi vivent selon les mêmes codes. Cette assurance d’une même longueur d’onde culturelle semble aller jusqu’à entraîner des complicités guérisseuses.

Face au phénomène inédit, des spécialistes posent toutes sortes de questions pour tenter de cerner la portée de l’évènement. Du genre : « Pokemon Go peut-il changer notre rapport à l’espace urbain? » On serait d’emblée tenté de répondre par la négative devant ces dizaines de personnes qui tournent autour du cimetière de la Cathédrale de Saint-Boniface en suivant docilement leur smartphone dans l’espoir de consolider leur position de dresseurs de Pokemon. En effet, il y a lieu de douter que les pierres tombales ou le monument à Louis Riel restent autre chose qu’un décor de jeu.

En tout cas, les responsables du Musée de Saint-Boniface ont décidé de jouer le jeu en annonçant sur un panneau que le plus vieil édifice de la ville de Winnipeg figure parmi les endroits où les Pokemon aiment se retrouver. Les commerçants ont aussi la possibilité d’acheter des leurres à Pokemon pour attirer des clients potentiels. Si l’argent est le nerf de la guerre, le bon marketing reste bien sûr de bonne guerre dans le monde commercial.

Le géant Google, dont les algorithmes magiques permettent d’obtenir des résultats quasi instantanés dans le web, s’avère déjà un des grands gagnants. Les masses de métadonnées, les fameuses Big Data que Google engrange, valent de l’or. Ainsi tous les pas franchis par les pokemaniaques entre deux zones à Pokemon sont autant d’informations qui enrichiront les possibilités de Google Maps, et donc de l’entreprise.

S’il est permis de s’inquiéter de la surpuissance financière d’un Google, il serait absurde de s’élever contre la technologie qui a engendré la multinationale de l’informatique. Nous sommes peut-être de l’espèce homo sapiens sapiens, mais avec certitude de l’espèce homo technicus. Pour le meilleur comme pour le pire.

Pour le pire quand nous en sommes réduits à vanter la possibilité de passer par le virtuel pour faire prendre conscience de la réalité urbaine à des personnes. Pour le meilleur peut-être quand l’écran permet de vivre en direct les exploits de sportifs voués au dépassement que sont les athlètes des Jeux Olympiques de Rio.

La réflexion sur la technologie s’impose en tout temps. Et il incombe à chaque personne de déterminer jusqu’à quel point les valeurs sur lesquelles elle fonde sa vie sont soumises à la technologie ou si au contraire la technologie renforce les valeurs qui guident sa vie. Pokemon Go : To go or not to go? À chacun sa réponse.

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