Philip Glass crédit photo: philipglass.com

La 27e mouture du Festival de musique nouvelle de Winnipeg (WNMF), présentée par l’Orchestre symphonique de Winnipeg du 27 janvier au 2 février 2018, a connu un succès sans précédent. Le fait marquant de ce festival a été la présence du célèbre compositeur minimaliste américain Philip Glass, dont la Symphonie no11 a été jouée en première canadienne au concert d’ouverture.

Une chronique de Pierre MEUNIER

Le Festival de musique nouvelle est l’un des événements marquants des durs hivers de Winnipeg. Il se déroule dans une ambiance festive et chaleureuse, la salle de concert du Centenaire se transformant en un carrefour vibrant où se rencontrent musiciens et mélomanes curieux de découvrir les nouvelles tendances en musique contemporaine. Les compositeurs et musiciens qui viennent de l’étranger, en particulier des pays nordiques et des États-Unis, sont impressionnés par l’accueil enthousiaste et la grande ouverture d’esprit de l’auditoire winnipegois.

Le festival accorde aussi une grande place aux arts visuels et graphiques, à l’architecture, à la danse, à la musique pop et même aux “arts” culinaires et brassicoles, par des installations dans le hall et des expositions dans l’espace du Piano Nobile, transformé en salon bar où l’on peut siroter une bière de dégustation et grignoter la spécialité d’un chef (cette année des sushis) tout en discutant musique.

Le programme musical comprenait plusieurs œuvres présentées en première mondiale ou canadienne. La majorité des pièces au programme étaient accessibles et agréables à écouter. Les compositeurs invités ont démontré beaucoup de respect pour le public et nous n’avons pas subi l’audition d’œuvres choquantes ou provocatrices, comme cela se produit parfois dans ces festivals.

Le concert d’ouverture du festival a fait salle comble. L’œuvre principale était la première canadienne de la Symphonie no 11 (2017) de Philip Glass, un œuvre dynamique dans le style caractéristique de Glass, aux allures de musique de film. Elle avait été précédée de la première canadienne d’une belle et courte pièce de Björk pour cordes et thérémine1 intitulée Family (2015); de la première mondiale de Prophétie, du compositeur canadien et artiste polyvalent Michael Snow, une pièce minimaliste expérimentale construite sur une seule note, un peu trop longue et fastidieuse qui ne fut pas très appréciée par l’auditoire; et de la première mondiale d’Une parabole pour la fin des temps (2018) pour chœur et orchestre, une commande de l’OSW et du Conseil des arts du Canada au compositeur canadien en résidence à l’OSW et directeur du Festival Harry Stafylakis, une œuvre un peu sombre basée sur un extrait de la nouvelle The Devil Delivered, de l’auteur canadien Steven Eirckson, dans lequel un père exprime ses regrets à son fils pour l’état du monde qu’il lui laisse en héritage.

Le lendemain, la soirée fut consacrée à l’audition de l’intégrale des 20 Études pour piano de Philip Glass, composées entre 1991 et 2012, interprétées par 5 cinq pianistes, dont Philip Glass, qui se relayaient au piano. Ces études sont sans doute d’intérêt pour les musicologues qui veulent approfondir leurs connaissances sur l’œuvre du compositeur mais le faible niveau de virtuosité et le caractère répétitif des pièces n’en font pas un répertoire de concert très intéressant.

C’est à l’église Westminster United, sans doute la meilleure salle de Winnipeg pour les concerts de musique de chambre, qu’a été présenté le concert consacré à la musique chorale. Les ensembles Camerata Nova, dirigé par Mel Braun, et Polycoro Chamber Choir, dirigé par John Wiens, qui partagent un noyau commun de chanteurs professionnels, ont interprété des œuvres de Philip Glass (dont deux extraits, dans une mise en scène simplifiée, de l’opéra Akhnaten, avec Daniel Peasgood, haute-contre, dans le rôle-titre), Vivian Fung, Andrew Balfour, Jocelyn Morlock, Ted Hearne, Jóhann Jóhannsson, T. Patrick Carrabré et Arvo Pärt. Ce fut une soirée de chant choral de très haut niveau.

En 2017, le WNMF a créé l’Institut des compositeurs, qui permet à de jeunes compositeurs de la relève venant de partout au Canada de participer à un stage au cours duquel ils peuvent côtoyer et profiter des conseils de musiciens de l’OSW et des artistes invités au Festival en assistant aux répétitions et aux concerts. Les invités cette année étaient Luis Ramirez, gagnant du concours de composition 2018 pour la région des Praires, Kristen Wachniak et Steven Webb du Manitoba, Chia-Lin Cathy Kuo et Leslie Opatril de l’Ouest du Canada, et Austin Leung et Roydon Tse de l’Est du Canada. Ils étaient accompagnés par les compositeurs Samy Sousa et Karen Sunabacka, et ont pu échanger avec les compositeurs invités T. Patrick Carrabré, Neil Weisensel et Octavio Valquez. Ils ont présenté le fruit de leur travail en concert le 30 janvier. Le programme comprenait de courtes pièces orchestrales sur des thèmes variés, comme des tableaux miniatures. Toutes les compositions étaient dans un style classique, très musicales, bien structurées et joliment orchestrées.

C’est dans l’obscurité que les festivaliers ont été invités à écouter le concert du 31 janvier, intitulé Dark Matter (Matière noire). Certains concerts sont ainsi présentés dans l’obscurité afin de permettre aux auditeurs de concentrer toute leur attention sur la musique, de l’accueillir et de se laisser toucher au plus profond d’eux-mêmes. Trois œuvres au caractère très intimiste étaient au programme de ce concert. #DryColdConversations (2017) de la compositrice manitobaine Karen Sunabacka, une commande de l’OSW, a d’abord été jouée en première mondiale. C’est une pièce qui “explore les diverses réactions des gens devant la beauté, les activités, la frustration et la dépression des hivers très froids (mais secs!) du Manitoba” explique Mme Sunabacka. Elle s’est inspirée de conversations avec une famille de réfugiés arrivée au Manitoba depuis à peine un an, des souvenirs de membres de sa parenté plus âgés qui ont vécu sur la ferme pendant des décennies, et de témoignages sollicités sur Facebook. La Symphonie no 3 pour orchestre (1992) de la prolifique et réputée compositrice floridienne Ellen Taaffe Zwilich, a été présentée en première canadienne. Cette œuvre a été écrite et dédiée à l’Orchestre Philharmonique de New York, qui était alors dirigé par Kurt Masur. 7 Friends (2017) pour chœur et orchestre, commandée par l’OSW au compositeur islandais Hilmar Örn Hilmarsson, a été interprétée en première mondiale par les Prairie Voices et la soprano Jane Fingler. L’œuvre est inspirée de conversations du compositeur avec sept de ses vieux amis.

Le 1 février, le JACK Quartet, quatuor américain champion de la musique nouvelle pour quatuor à cordes, a présenté un concert très intéressant. Au programme, Slip Trains (2011), de la compositrice canadienne Sabrina Schroeder, et Dum Transisset (2007), du compositeur britannique, vivant maintenant aux États-Unis, Brian Ferneyhough. On a ensuite entendu la première mondiale du Quatuor à cordes no 8 (2018) de Philip Glass, une commande de l’OSW et de Carnegie Hall, présenté sous le patronage de Michael Nesbitt. Enfin, toutes les lumières se sont éteintes pour l’interprétation en première canadienne du Quatuor à cordes no 9 (2016), du compositeur autrichien Georg Friedrich Hass. Cette œuvre a été expressément composée pour le JACK Quartet, pour être jouée dans l’obscurité. Les musiciens sont eux-mêmes plongés dans l’obscurité et doivent jouer de mémoire, ayant uniquement un contact auditif entre eux.

Il n’y avait malheureusement pas salle comble pour le concert de clôture du 2 février. On a d’abord présenté Round (2017), de la compositrice canadienne Cassandra Miller, une commande de l’Orchestre symphonique de Toronto en collaboration avec l’OSW, dans le cadre de la célébration du 150e anniversaire du Canada. La mélodie de la pièce est une réplique de l’enregistrement de la Valse sentimentale de Tchaïkovski par le violoncelliste catalan Gaspar Cassado. Le JACK Quartet s’est ensuite joint à l’orchestre pour l’interprétation en première canadienne du Quatuor VI, Hinterland, hapax (2009) pour quatuor à cordes et orchestre du compositeur français Pascal Dusapin. C’est une œuvre d’un style particulier qui nécessite un grand effort d’écoute qui a semblé dérouter plusieurs auditeurs, dont certains ne sont pas revenus après l’entracte.

Le festival s’est terminé par une très belle exécution de la Symphonie no 1, Concordia (2017) du compositeur montréalais Samy Soussa. Cette œuvre, dont le titre Concordia est inspiré de la devise de la Ville de Montréal, Concordia Salus (Le salut par la concorde), a été commandée et créée par l’Orchestre symphonique de Montréal, pour célébrer le 375e anniversaire de la ville. L’œuvre comporte 4 parties évoquant la terre, le feu, l’eau et l’air qui créent une continuité entre le passé et l’avenir.

La prochaine édition du Festival de musique nouvelle de Winnipeg aura lieu du 29 janvier au 1 février 2019. Pour le concert d’ouverture, l’ancien directeur artistique de l’OSW et cofondateur du festival Bramwell Tovey dirigera Harmonielehre de John Adams, l’œuvre principale au programme de la première édition du festival en 1991. Le concert de clôture accueillera pour une deuxième fois la violoniste et compositrice newyorkaise Caroline Shaw, gagnante du Prix Pulitzer de musique de 2013, qui sera accompagnée de son ensemble vocal Roomful of Teeth.

1- Le thérémine est l’un des premiers instruments de musique électronique qui a été inventé par le russe Léon Theremin. On en joue en faisant des mouvements des mains entre deux antennes sans les toucher.

 

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