En bas à l'avant: Zerlina (Andrea Lett), Leporello (Stephen Hegedus) et Masetto (Johnathon Kirby); en haut à l'avant: Elvira (Monica Huisman), Don Giovanni (Daniel Okulitch), Donna Anna (Jessica Strong) et Don Ottavio (Owen McCausland). Photo: Robert Tinker.

Rarement la production d’un opéra classique est-elle aussi explicitement d’actualité que celle de Don Giovanni présentée par l’Opéra du Manitoba. La mise en scène du chef d’œuvre de Mozart, qui est considéré par plusieurs comme l’opéra des opéras, ne peut évoquer plus explicitement le mouvement #moi aussi. Le personnage de Don Giovanni fait penser sans équivoque à certains abuseurs sexuels récemment dénoncés.

Pierre Meunier

L’œuvre a été composée en 1787 à l’époque de la Réforme et de la Contreréforme du 18e siècle, qui s’opposait à l’athéisme et au libertarisme alors en vogue, et envoyait au bûcher les “pécheurs” qui refusaient de se repentir. Traditionnellement, Don Giovanni est caractérisé comme un habile et insatiable séducteur, libertin romantique membre de la noblesse, qui cherche à conquérir les cœurs en espérant jouir du corps de ses conquêtes par consentement plutôt que par la force. C’est un bel homme charmant et charmeur qui attire les femmes par sa prestance.

En lever de rideau, dans les dernières mesures de l’ouverture, le metteur en scène Oriol Tomas, canadien d’origine espagnole, présente Don Giovanni en fier matador dans une brève apparition en fond de scène. C’est le seul moment où le personnage est ainsi campé. Par la suite, seules quelques scènes de combat peuvent, avec un peu d’imagination, évoquer la tauromachie. La mise en scène non conventionnelle personnalise Don Giovanni comme un prédateur sexuel astucieux qui sait faire usage de séduction pour atteindre ses fins. Les personnages féminins se présentent en victimes, même si dans les faits, ces femmes en veulent surtout à Don Giovanni de les avoir trompées en leur jurant faussement amour et fidélité. Le sujet est traité sans lourdeur, avec des touches d’humour et d’ironie. C’est un spectacle captivant et divertissant, une autre belle réussite de l’Opéra du Manitoba.

L’action se déroule dans un décor abstrait, conçu par Bretta Gerecke, qui ne représente aucun lieu particulier. Il s’agit d’une structure mobile qui au début est érigée en plateforme, qui pourrait représenter l’étage d’une maison. Cette plateforme est éventuellement inclinée pour évoquer la pente d’une rue, puis transformée en escalier du haut duquel Don Giovanni sera finalement précipité dans le feu de l’enfer. L’éclairage de Scott Henderson crée les ambiances appropriées à chaque scène. La simplicité du décor permet de centrer l’attention sur les personnages.

La distribution presque entièrement canadienne est formée d’excellents chanteurs. Le baryton basse Daniel Okulitch incarne Don Giovanni avec aplomb et se révèle un très bon acteur. Son jeu est convaincant. Il a une très belle voix et chante avec justesse et beaucoup d’expressivité. Le baryton basse Stephen Hegedus, qui fait ses débuts à l’Opéra du Manitoba, se distingue par la qualité exceptionnelle de son jeu et de son chant dans le rôle de Leporello, le docile serviteur de Don Giovanni. Il est l’une des révélations de cette production.

Le soprano Jessica Strong, Donna Anna, à ses débuts à l’OM (elle avait chanté dans le chœur pour Madama Butterfly en 2009), s’impose par une voix riche et juste. Son jeu est cependant peu convaincant. Le jeune soprano originaire de Winnipeg Monica Huisman incarne Donna Elvira avec beaucoup de vérité. Son jeu est excellent et sa voix est très belle. Aussi originaire de Winnipeg, Andrea Lett, soprano, est la révélation féminine de cette production dans le rôle de Zerlina, à ses débuts à l’OM. Cette jeune chanteuse a toutes les qualités pour briller dans le monde de l’opéra : elle est belle, chante superbement et est une actrice remarquable.

La basse américaine Kirk Eichelberger donne une prestation respectable dans le rôle du Commendatore. La voix a un caractère sinistre lorsqu’amplifiée pour les messages envoyés d’outre-tombe par le Commendatore, mais elle manque de puissance et de gravité au naturel, spécialement dans la scène finale, lorsque la statue de pierre du défunt se présente au dîner offert par Don Giovanni. Les appels au repentir lancés à Don Giovanni par le Commendatore pour le sauver de l’enfer n’ont pas la couleur sinistre et menaçante que peuvent leur donner les basses profondes. Le ténor Owen McCausland, qui incarne Don Ottavio, le fiancé de Donna Anna, et le baryton Johnathon Kirby, dans le rôle de Masetto, fiancé de Zernila, qui font tous deux leurs débuts à l’OM, donnent une performance honorable. Ils ne possèdent pas de grandes voix mais chantent avec justesse. Leur jeu ne révèle pas de grandes qualités d’acteurs. McCausland interprète son bel aria Il mio tesoro comme s’il le chantait en récital, dans une position statique, sans bouger. Quant à Kirby, il est écrasé par le jeu exceptionnel d’Andrea Lett, ce qui fait davantage ressortir la faiblesse de caractère du personnage.

Le chœur, préparé par Tadeusz Biernacki, est excellent. L’accompagnement de l’Orchestre symphonique de Winnipeg, dirigé par Tyrone Paterson, est irréprochable.

Don Giovanni a été présenté les 24, 27 et 30 novembre à la Salle de concert du Centenaire de Winnipeg.

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