Alors que l’on constate déjà les répercussions de la désinformation sur notre vie quotidienne, des conséquences encore plus importantes apparaissent en prenant du recul et en examinant ses effets sur notre société et notre démocratie.

Les Canadiens semblent généralement très conscients des impacts que peuvent avoir la désinformation et la mésinformation pendant les périodes électorales.

Les sondages réalisés après les élections d’avril 2025 montrent que plus des trois quarts des Canadiens pensaient que la désinformation avait eu une incidence sur les résultats électoraux.

Et les rapports d’experts examinant les élections de 2021 ont révélé qu’il y avait eu une désinformation « répandue » pendant cette période, surtout en lien avec la COVID.

« Depuis quelque temps, on trouve dans toutes sortes de recherches en sociologie, en technologie, en éducation, que la mésinformation présente un certain danger face à la pratique démocratique », affirme Marc-Alexandre Ladouceur, spécialiste en éducation aux médias à HabiloMédias.

Il explique que les fausses informations surtout lorsqu’elles sont utilisées à des fins de propagande, peuvent avoir des répercussions négatives sur les émotions des citoyens, ce qui peut influencer la manière dont ils interagissent en tant que participants dans une démocrate.

La désinformation a notamment été utilisée lors de manifestations et de grèves pour minimiser le message de groupes activistes.

Marc-Alexandre Ladouceur rappelle les exemples de photos de déchets dans les rues qui circulent souvent avec des légendes désinformantes prétendant que ce sont les résultats d’une manifestation contre les changements climatiques.

Dans ces cas, la désinformation et la mésinformation se manifestent par la diffusion d’informations hors contexte, l’utilisation de faux raisonnements logiques comme les fausses équivalences, ou encore l’utilisation de statistiques mal formulées dans un contexte différent afin de leur donner l’apparence de corroborer une certaine idée.

Le but de ces tactiques est en fin de compte de créer un climat de désarroi.

Un cynisme qui fait dérailler la démocratie

Selon Marc-Alexandre Ladouceur, l’émotion la plus significative et potentiellement dangereuse que les fausses informations visent à véhiculer est le cynisme.

« Le cynisme, quand il se retourne vers nos sources d’information traditionnelles, est déjà problématique, dit-il.

« Quand il se tourne vers les partis politiques, c’est le même problème; cette fois-ci orienté non pas vers la justesse des informations, mais vers les pratiques démocratiques. »

Lorsque le cynisme se répand dans le contexte de fausses informations, il vise à faire passer le message que les informations « réelles » n’existent pas, faisant du lecteur et de ses propres valeurs le seul arbitre de la vérité.

Lorsqu’il se répand dans le contexte du discours politique, les consommateurs de ce contenu sont plus susceptibles de résister à la correction des fausses informations qui ne correspondent pas à leurs valeurs, parce qu’ils pensent que si la démocratie est entièrement corrompue, leur devoir est de réparer cette injustice, quels que soient les moyens utilisés.

« Cette même justification peut être utilisée pour décourager les gens de s’impliquer dans leur démocratie. Ils se demandent alors : Si le système est complètement corrompu, s’il ne fonctionne pas, à quoi ça sert que je vote? Que je m’implique politiquement? »

Ce phénomène est exacerbé par une culture en ligne permissive, explique Florent Michelot, professeur adjoint en technologies éducatives à l’Université Concordia. Si l’on examine le paysage et la culture en ligne, il est clair que le discours est faussé par la présence croissante d’informations fausses, inexactes et biaisées.

Florent Michelot, professeur adjoint en technologies éducatives à l’Université Concordia.
Florent Michelot, professeur adjoint en technologies éducatives à l’Université Concordia. (photo : gracieuseté Université Concordia)

« La culture du meme qui est hyper ironique et moqueuse introduit toute une façon de s’exprimer qui bouscule les codes de classification de l’exactitude des faits, » explique-t-il.

Bien sûr, dans le contexte d’un contenu satirique, les conséquences négatives semblent peut-être moins graves.

Cependant, le ton humoristique largement répandu dans les contenus en ligne peut également être préjudiciable, en normalisant parfois les fausses informations parce qu’elles sont utilisées dans des discussions peu sérieuses, et en encourageant les algorithmes à diffuser des contenus désinformants.

Les algorithmes et la propagation de fausses informations

Le débat autour des émotions suscitées par les fausses informations conduit également à celui de l’« éditorialisation » des contenus par les plateformes et les algorithmes.

La propagation des fausses informations ne pourrait pas atteindre l’ampleur qu’elle connaît actuellement sans l’existence d’un modèle économique qui privilégie l’indignation et le partage.

À titre d’exemple, le professeur Michelot cite une étude menée en 2023 par un groupe de chercheurs français sur la surreprésentation du discours niant les changements climatiques sur X.

« La communauté dénialiste produit ou relaie 3,5 fois plus de messages toxiques que la communauté GIEC », affirment les auteurs après avoir déclaré qu’environ un tiers des comptes qui discutent du climat sur la plateforme prônent des idéologies climatosceptiques.

Les comptes dénialistes sont aussi beaucoup plus susceptibles d’être des bots, ou des faux comptes, accentuant la nature purement axée sur l’engagement de ces comptes.

« Si le travail d’éditorialisation, c’est-à-dire de sélection, de hiérarchisation de l’information, n’est plus fait par les médias traditionnels, mais qu’il est fait par les plateformes de médias sociaux qui algorithmisent la publication d’informations et potentiellement des informations, on ne peut plus avoir de débat public qui est rationnel », avertit docteur Michelot.

Pourquoi est-ce qu’on désinforme?

Il peut être difficile de comprendre pourquoi certains individus diffuseraient de fausses informations dans le but de nuire à la démocratie et à la souveraineté d’un pays en infiltrant de manière pernicieuse la voix politique de leurs citoyens sans pour autant paraître conspirationnistes.

Mais si la mésinformation peut être comprise comme une diffusion accidentelle ou involontaire d’informations erronées, pourquoi tant de personnes se livrent-elles si volontiers à la désinformation?

Sans compter les cas où la désinformation est propagée à des fins financières, comme dans les arnaques, Marc-Alexandre Ladouceur revient sur l’idée de cynisme, de perte de confiance dans les structures connues.

« Au bout de la ligne, on a aussi tendance à oublier que les agents sont toujours humains et ont tous des motivations humaines, souligne-t-il. Ce qu’il veut dire, c’est que les personnes qui diffusent de la désinformation sont des êtres humains qui cherchent à valider leur propre vision du monde. Peut-être ont-elles elles-mêmes été radicalisées, ou ressentent-elles une certaine insécurité et un certain malaise dans le monde qui les poussent à se tourner vers des communautés en ligne pour les aider à faire face à leur inconfort.

« Je pense à la manosphère, par exemple, ajoute-t-il, en faisant référence aux communautés masculinistes en ligne qui prônent des idées misogynes et s’opposent à l’égalité des genres. S’il y a plus de cyniques envers le système, ils auront plus de personnes qui vont venir aussi revendiquer leur personnalité manosphère et soutenir leur position. »

Malgré cet aspect immoral et parfois criminel, la recherche de connexion et d’acceptation demeure profondément humaine.

Et selon Marc-Alexandre Ladouceur, c’est également là que réside une partie de la solution à la propagation de fausses informations.

Lutter contre les effets des fausses informations sur la démocratie

« Quand on tombe dans des cercles de radicalisation, nos dernières données ont démontré que c’est la présence d’une communauté prête à accepter les gens et à les pardonner qui est le plus important. »

Plutôt que de se concentrer sur la correction de la radicalisation et des préjudices alimentés par les fausses informations en ligne, plusieurs experts disent que les efforts devraient plutôt viser à reconstruire un réseau social tolérant et indulgent.

L’effet communautaire peut contribuer à briser le cercle vicieux qui pousse plusieurs à rechercher une validation sociale fondée sur la désinformation, et à faciliter la transition hors des communautés polarisées et radicalisées lorsque les individus finissent par atteindre un niveau où les informations auxquelles ils sont exposés leur semblent trop absurdes pour être crédibles.

Un changement qui peut aussi être associé à ce que Florent Michelot appelle une habitude de « consommation informationnelle », c’est-à-dire la pratique consistant à consommer régulièrement des contenus informationnels provenant de sources traditionnellement réputées pour d’établir un certain standard et une compréhension de ce que sont des informations de qualité.

« On peut commencer très tôt à intégrer des pratiques informationnelles de qualité. Et on voit que ça a une incidence sur la capacité à détecter de la désinformation », conclut-il.