Discussion avec Elena Forzani, directrice du programme d’éducation à la littératie et professeure à l’université de Boston, dont les recherches contribuent à diriger l’enseignement de la littératie numérique.

Depuis les années 2010, le paysage de l’information a subi des transformations qui rendent l’information fiable de moins en moins accessible.

Les milliers de voix qui s’expriment sur tous les sujets ont semé bruit et confusion en ligne, marquant le début de ce que beaucoup appellent « l’ère de la post-vérité ».

Comment les experts en éducation élaborent-ils des programmes scolaires pour faire face à cette nouvelle réalité?

C’est la question que se posent Elena Forzani, directrice du programme d’éducation à la littératie et professeure à l’université de Boston, et ses collègues.

Ses recherches portent sur les méthodes d’enseignement de la littératie numérique au primaire et au secondaire.

« Même avant d’avoir des outils d’IA générative, l’évaluation de la crédibilité en ligne n’était pas très bien enseignée », dit-elle.

« L’IA a ajouté une tout autre dimension à une situation qui était déjà très difficile, et je ne pense pas que les écoles aient encore rattrapé leur retard dans ce domaine. »

L’ère de la nuance

Elle explique qu’historiquement, dans les écoles d’Amérique du Nord, la fiabilité de l’information était enseignée en fonction de la crédibilité des sources qui fournissaient les faits. L’accent était largement mis sur les scientifiques et les chercheurs, considérés comme détenteurs d’information exacte.

Mais aujourd’hui, même ces experts peuvent falsifier leur rôle, partager des informations qu’ils ont été payés pour diffuser ou déformer les faits afin de faire appel aux émotions de leur public.

« Certaines des anciennes méthodes heuristiques que nous utilisions pour enseigner ne sont plus aussi efficaces aujourd’hui », souligne-t-elle.

« Ces anciens outils sont moins pertinents à l’ère de la post-vérité. »

La pression exercée par l’ère post-vérité sur le domaine de l’éducation a révélé de nombreuses failles dans les approches utilisées, que les experts en littératie sont présentement en train de revoir. Ils soulignent par exemple que la recherche et la pédagogie traitent les textes et les auteurs de manière plutôt « absolutiste ».

« Par exemple, nous dirons que cet article a été écrit par le New York Times, il est donc manifestement crédible. Ou bien celui-ci provient de Fox News, il n’est donc certainement pas crédible. Et cela peut être très problématique, car ce n’est pas une bonne méthode heuristique. »

Les institutions de l’information ne constituent donc plus à elles seules des critères appropriés pour déterminer ce qui est factuel ou véridique.

Et il ne s’agit pas seulement de la crédibilité de la source, mais aussi des biais inhérents au domaine de recherche.

Par exemple, un article médical étudiant l’asthme peut être considéré comme une source crédible, mais il reste susceptible de biais si les chercheurs n’ont étudié aucun sujet racialisé.

« À mesure que de nouvelles informations apparaissent, nos conclusions changent. C’est ainsi que fonctionne la science. Il est donc très important d’apprendre aux élèves à traiter les informations de manière plus nuancée. »

Enseigner les nuances implique également d’enseigner la conscience de soi.

« Nous abordons souvent l’information avec nos propres croyances et identités préconçues », explique professeure Forzani.

« Nous pouvons enseigner aux étudiants des compétences et des stratégies pour évaluer la crédibilité, mais ils risquent de ne pas les utiliser car ils ont tendance à se rabattre sur leurs croyances antérieures. »

Les chercheurs en éducation s’intéressent donc maintenant à la question de la prise en compte des croyances préalables des apprenants.

Demander aux élèves d’évaluer qui ils sont par rapport aux informations qu’ils recherchent devient une question essentielle pour évaluer l’utilité de ces informations.

Elle évoque la création d’activités d’auto-évaluation qui permettent aux élèves de se reconnaître dans ce qu’ils apprennent et leur donnent la possibilité de modifier leurs convictions en s’appuyant sur plusieurs sources de preuves.

« On demande potentiellement à un étudiant de renoncer à son identité ou de prendre ses distances avec les croyances de sa famille, ce qui est beaucoup demander. C’est effrayant sur le plan émotionnel », souligne-t-elle.

« Mais si nous voulons contribuer à renverser la tendance dans la guerre de l’information, c’est le genre de travail auquel nous devons associer les étudiants, afin qu’ils apprennent vraiment à penser par eux-mêmes et à faire preuve d’esprit critique. »

Et bien sûr, ce travail devrait également s’accompagner de l’enseignement de croyances plus positives par rapport à la manière dont ils abordent les connaissances.

Le savoir ne peut être enseigné comme un monolithe immuable, il doit être considéré comme quelque chose de flexible, en constante évolution.

Dans notre paysage en ligne de plus en plus polarisé, ceux qui changent d’avis en se basant sur de nouvelles preuves ou d’opinions contraires peuvent être vivement critiqués.

« S’il existe des preuves solides, changer d’avis devrait être salué. Et les recherches ont montré qu’il est important que les élèves aient la possibilité de réfléchir ensemble aux preuves, car cela leur donne l’occasion d’entendre les différents points de vue de camarades de classe qu’ils respectent. »

La vérification des faits, comme nager à contre-courant

Les experts remarquent que les élèves comprennent généralement bien qu’ils doivent remettre en question les informations trouvées en ligne et sont généralement bien conscients de la prévalence des fausses informations et de la désinformation.

« Mais il y a un grand écart entre le fait de savoir qu’il ne faut pas croire tout ce que l’on lit sur l’internet et la pratique. La réaction automatique que nous observons est qu’ils ont tendance à y croire immédiatement, sans se poser de questions. »

Et les élèves ne sont pas les seuls à être coupables de cet écart : les adultes le sont aussi.

Elena Forzani explique ce phénomène en partie par le fait que la vérification des faits semble, à bien des égards, contraire à notre expérience en ligne.

La quantité d’informations à vérifier est tellement énorme qu’elle provoque rapidement fatigue et épuisement chez les internautes.

Sur le plan psychologique, notre cerveau est également programmé pour confirmer nos croyances antérieures plutôt que de remettre en question notre point de vue.

Les algorithmes sont non seulement très efficaces pour nous montrer des contenus qui correspondent à nos opinions, mais ils sont également spécialement conçus pour empêcher la création de « signaux d’arrêt  », qui permettent à notre cerveau de faire une pause et de décider si nous souhaitons prendre un moment pour réfléchir plus profondément.

« Si l’on souhaite partager quelque chose, cela se fait également très rapidement. C’est ainsi que les plateformes sont conçues. La manière dont l’internet est construit influence réellement notre pratique. »

Le contenu généré par l’IA et l’ère de la post-vérité

« Et en plus de cela, bien sûr, l’intelligence artificielle ne se soucie pas vraiment non plus de savoir qui est la source. » La diffusion de contenu généré par l’IA complique encore davantage les choses. Les textes générés ont envahi le web : certains rapports indiquent que plus de 50 % des articles publiés en ligne sont désormais générés par l’IA.

Mais avec autant d’informations agrégées par les outils d’IA et les générateurs de contenu, un risque élevé d’« hallucinations » (1) et peu de sources disponibles, il devient de plus en plus difficile de confirmer l’exactitude des informations trouvées en ligne.

« Nous devons enseigner aux élèves comment les textes générés par l’IA sont créés. Quel a été le processus de création de ce résumé généré par l’IA de Google? Comment fonctionnent ces algorithmes? »

Les experts s’interrogent aussi sur l’adéquation des outils d’IA pour vérifier les faits ou détecter les contenus générés par l’IA.

Bien qu’ils puissent être utiles, leur utilisation ne peut toujours pas remplacer l’enseignement de la pensée critique et des compétences numériques.

« Je pense que cela enlèverait trop de pouvoir au lecteur et à l’étudiant », explique Elena Forzani.

« Seul l’étudiant sait qui il est, quelles sont ses convictions et quelle est sa mission. Nous devons apprendre aux étudiants à se demander : Cet outil fait-il ce que je veux qu’il fasse pour moi dans ce contexte? » Interdire les outils d’IA dans les salles de classe n’est pas non plus la bonne solution.

Les élèves les utiliseront, que leur utilisation soit prescrite ou non par les enseignants, car leur réalité les amène à se tourner vers le monde en ligne dans la plupart des aspects de leur vie.

Maintenir l’esprit critique en dehors de la salle de classe

En fin de compte, les compétences en matière de détection des fausses informations et de la désinformation s’acquièrent dans un environnement qui encourage la curiosité.

Elena Forzani recommande que, même à la maison, les élèves soient encouragés à étudier ou à s’informer sur des sujets qui les intéressent afin de maintenir actif leur esprit critique et de renforcer leur confiance en leur propre sens critique.

« C’est quelque chose que les parents peuvent faire avec leurs enfants : ouvrir la porte à la discussion sur des informations qui visent à montrer aux enfants qu’il est normal d’être confus, puis d’avoir des conversations. »

Cela peut être particulièrement utile lorsque les enfants apprennent à naviguer parmi les particularités et les normes sociales de chaque plateforme, qui font que les fausses informations peuvent prendre différentes formes.

En s’entraînant à traiter les informations sous toutes leurs formes, ils seront plus en mesure de combler l’écart entre la consommation passive de contenu et son évaluation active, et ce, autant dans les contextes de divertissement que dans ceux où une évaluation critique leur est clairement demandée.

(1) Une hallucination d’IA se produit lorsque l’intelligence artificielle produit une information fausse, inventée ou inexacte, tout en la présentant comme si elle était vraie.