Lorsque Richard Chartier a été contacté pour se voir attribuer cette nomination, cela a été une surprise totale.

« Je n’ai aucune idée qui a mis mon nom en lice, dit-il. Mais je dois vous dire, c’est tout un honneur. C’est une forme de validation de la part de mon pays pour le travail que j’ai accompli à travers ma carrière. Alors, je suis très touché. »

Les efforts déployés par Richard Chartier pour améliorer l’accès aux services en français précèdent sa nomination à la magistrature.

Il a été le fondateur et premier président du Centre de santé de Saint-Boniface, un établissement de soins de santé communautaire inspiré du modèle des Centres locaux de services communautaires (CLSC), qui ont connu un grand succès au Québec.

« À ce jour, quand je fais l’épicerie, on m’arrête pour me dire que ça a vraiment aidé le monde à recevoir des services en français », confie-t-il.

Il a également été président du Centre Taché, un centre de soins de longue durée pour personnes âgées, un rôle qu’il a assumé après avoir rendu visite à son père qui y avait été placé et avoir remarqué à quel point les résidents n’étaient pris en charge qu’en anglais.

Le rapport Chartier

Le juge Chartier a été nommé à la Cour provinciale du Manitoba en 1993 et a commencé à traiter des affaires en français.

En 1997, le gouvernement Filmon lui a demandé de mener une étude sur l’offre et les besoins en matière de services en français au Manitoba afin de les améliorer.

Cette étude a donné lieu au rapport de 1998 intitulé Avant toute chose, le bon sens, également connu sous le nom de rapport Chartier.

Le rapport dresse un portrait de l’ensemble des services du gouvernement et se conclut par 29 recommandations, qui ont toutes été adoptées par le gouvernement provincial.

« Dans mon rapport, pour qu’une langue non-majoritaire puisse non seulement survivre, mais s’épanouir, il fallait qu’il y ait quatre choses, explique Richard Chartier. Il fallait que la langue soit parlée à la maison, qu’elle soit enseignée dans les écoles, qu’elle soit utilisée au travail et qu’elle soit utilisée dans les moyens de communication à la télé, à la radio, dans les journaux comme La Liberté. »

Un des concepts novateurs du rapport était important, car il identifiait un bilinguisme officiel à l’échelle provinciale comme un sujet de mécontentement parmi les Manitobains anglophones.

Le juge Chartier mettait donc l’accent sur une méthode plus localisée.

« L’approche générale était d’adopter une formule de bilinguisme territorial, c’est-à-dire de concentrer nos efforts dans les endroits où il y a une vitalité francophone importante », dit Guy Jourdain, ancien directeur général de l’Association des juristes d’expression française du Manitoba (AJEFM) et ancien directeur général au Secrétariat des affaires francophones.

Le rapport Chartier est venu consolider cette approche en recommandant que l’offre de services en français soit concentrée dans les zones désignées, notamment celles correspondant aux municipalités bilingues de l’Association des municipalités bilingues du Manitoba, afin d’en assurer l’efficacité et la cohérence.

De plus, le rapport a conduit à l’ouverture de six centres de services bilingues dans les régions où la concentration de francophones était la plus forte, où les services provinciaux et fédéraux pouvaient être offerts à la population en français.

« C’était une première au pays », dit Guy Jourdain.

L’héritage de Richard Chartier

Selon Guy Jourdain, le rapport Chartier et les contributions du juge ont joué un rôle déterminant dans l’élaboration de nombreuses autres politiques visant à promouvoir les droits de la communauté franco-manitobaine à vivre dans sa langue.

« À mon avis, le rapport Chartier a préparé la voie pour la Loi sur l’appui à l’épanouissement de la francophonie manitobaine qui a été adoptée en 2016. Ça a été vu comme un grand progrès, un pas important vers l’avant. »

« J’irais même jusqu’à dire que l’exercice que le gouvernement est en train de faire maintenant pour voir comment le Manitoba pourrait devenir une province véritablement bilingue y est aussi attribuable en partie. »

Depuis la publication de son rapport, Richard Chartier a été reconnu pour une multitude d’autres contributions tant à l’avancement des droits en matière de services linguistiques que dans le domaine du droit.

En 2005, l’équipe dont il faisait partie a reçu une médaille d’or de l’Institut d’administration publique du Canada pour un projet novateur en matière de violence familiale au Manitoba, projet qui a reçu le Prix du service public des Nations Unies à New York en 2006.

En 2014, il a contribué à l’installation de caméras dans les salles d’audience lorsqu’il occupait le poste de juge en chef du Manitoba, un projet qui visait à démocratiser les audiences en les rendant plus publiques.

« Je suis tellement fier de mes racines, tellement fier d’être franco-manitobain, dit Richard Chartier avec émotion. Et c’est pour ça que je suis honoré que ma communauté reconnaisse les efforts que j’ai faits. »