Lorsque TV5 a présenté sa demande au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), en décembre 2024, afin d’augmenter son tarif par abonné de 0,02 $ par mois, le diffuseur avait précisé que cette mesure était « urgente et temporaire ».

Alors que le CRTC annonçait des changements visant à moderniser son cadre réglementaire et que le renouvellement de la licence de TV5 devait être discuté à l’été 2026, le câblodistributeur avait besoin de fonds supplémentaires pour reprendre son souffle avant que d’autres changements ne soient apportés et que d’autres négociations n’aient lieu.

« Il y avait une urgence pour nous, dit Yann Paquet, président-directeur général de TV5, pour qu’on puisse maintenir nos investissements en production. Le CRTC nous a étonnés: presqu’un an plus tard, la décision avec laquelle ils en sont venus, c’est de ne pas prendre la décision. »

Une situation financière préoccupante

En l’absence de réponse claire à sa demande, le diffuseur se trouve désormais dans une impasse.

La légère augmentation, qui aurait fait passer le tarif par abonné de 0,28 $ à 0,30 $ pour les abonnés du marché francophone et de 0,24 $ à 0,26 $ pour les abonnés du marché anglophone, aurait représenté environ 2 millions $ de plus dans les coffres annuellement.

Cela aurait été une bouée de sauvetage pour un diffuseur confronté aux mêmes problèmes que le reste de l’industrie : une base de distribution en baisse.

Environ 10 % des revenus de TV5 proviennent de la publicité, 10 % supplémentaires du financement fédéral et provincial, et les 80 % restants proviennent directement de la télédistribution.

Au cours des six dernières années, l’organisme a perdu 5 millions $ en raison de la diminution du nombre d’abonnés.

« C’est presque 1 million $ par année qu’on ne peut plus investir dans les contenus. Et malheureusement, ça a tendance à s’accélérer. »

Les recettes publicitaires connaissent également un ralentissement : le diffuseur remarque une baisse d’environ 30 % dans ce domaine depuis 2019.

« C’est très difficile. Les revenus qui proviennent du financement des gouvernements ne sont pas en croissance. Quand on met tout ça ensemble, c’est un portrait qui n’est pas simple », explique Yann Paquet.

Compte tenu d’un avenir incertain, le diffuseur a dû réduire ses effectifs d’environ 20 %, remerciant 15 employés.

« On a réduit les coûts fixes partout où on était capable de faire pour maintenir le plus possible notre mission et nos investissements en contenu. Mais c’est sûr que plus la décision attend, plus l’impact va se faire sentir au niveau des productions. »

TV5 et la francophonie canadienne

Chaque année, le diffuseur consacre un peu plus de la moitié de son budget à des contenus créés en dehors de Montréal, haut lieu de la production francophone au Canada. Son rôle de soutien aux producteurs de contenus francophones va au-delà du financement et de la commercialisation de projets en langue française : il investit également dans leur qualité et leur pérennité.

Jérôme Hellio, directeur des contenus, cite l’exemple de leur projet Créateurs en série.

« Notre but, c’est de faire émerger la relève en français de partout au pays, explique-t-il. Ce sont des créateurs, scénaristes, réalisateurs. »

Dans le cadre d’une branche du projet, le diffuseur aide à produire des projets courts, comme des webséries. Et, dans l’autre, il offre des formations et des ateliers aux créateurs de l’Ouest, de l’Acadie et de l’Ontario en fonction des besoins exprimés par les producteurs.

De cette formation est sorti, entre autres, un jeune Franco-Ontarien, Maxime Beauchamp, dont la série intitulée Banni a été tournée au Manitoba et produite par la compagnie de production Wookey Films.

Et la structure de TV5 contribue à faire rayonner le contenu francophone sur davantage de marchés : sous un même toit, Unis s’occupe du volet francophonie canadienne, alors que TV5 est une chaîne qui s’ouvre sur l’extérieur et diffuse du contenu canadien sur la scène internationale, offrant ainsi aux sociétés de production locales la possibilité de faire voyager leurs œuvres à l’étranger.

« Tu rentres par Unis, et tu finis dans la francophonie internationale, souligne Jérôme Hellio.

Unis et la francophonie manitobaine

Selon Charles Clément, producteur chez Manito Média, cette situation financière insoutenable de TV5Unis met en évidence à quel point l’ensemble du secteur est en difficulté.

Charles Clément, producteur chez Manito Média.
Charles Clément, producteur chez Manito Média. (photo : Archives La Liberté)

« Sans Unis, ce serait une immense voix qui serait perdue dans l’univers de la télévision et de la production francophone au Canada », affirme-t-il.

Selon lui, les sociétés de production indépendantes qui représentent les communautés diverses et minoritaires dépendent de diffuseurs à but non lucratif comme TV5.

Depuis qu’Unis a été mis en ondes il y a une dizaine d’années, Manito Média a pu produire plusieurs séries dans le cadre d’un partenariat fructueux et positif.

Mais l’arrivée de grandes entreprises internationales telles que Netflix et Prime Video a continué à détourner les abonnés de la télévision traditionnelle, non seulement en privant les diffuseurs axés sur les histoires locales de financement, mais aussi en réduisant leur influence auprès des institutions réglementaires.

« La plus grosse crainte que j’ai, c’est qu’un jour, on n’ait plus accès à des chaînes comme TV5 Québec Canada, dit Charles Clément. En l’absence de réglementation sur les grandes multinationales qui font la diffusion de contenus en streaming, qui va s’assurer que les histoires des communautés francophones du Canada seront racontées? »

« Il faut trouver moyen de conserver leur place dans notre univers de diffusion au Canada. »

Mais Yann Paquet demeure optimiste que les discussions continues avec le CRTC aboutiront à un résultat positif pour TV5.

« Il y a eu énormément de soutien à la demande. Je suis convaincu qu’on va trouver des solutions. »