Par Laurent GIMENEZ.
Connaissez-vous le terme « voyageurisme »? C’est un néologisme forgé par le linguiste Robert Vézina (*) pour désigner les mots et les expressions propres à la traite des fourrures, ce commerce d’échange que les Premières Nations et les colons européens ont pratiqué à grande échelle, au Canada et au-delà, pendant près de 300 ans.
La plupart des voyageurismes sont d’origine française. C’est logique, puisque la majorité des colons et de leurs descendants engagés dans le commerce des fourrures étaient francophones, qu’il s’agisse de Canadiens français ou de Métis. D’abord trappeurs indépendants (et souvent hors-la-loi) appelés « coureurs de bois », ils ont pris le nom de « voyageurs » à partir du 18e siècle, en se faisant embaucher comme rameurs ou guides dans des expéditions de traite.
La langue des voyageurs comprenait beaucoup d’emprunts directs au français canadien. Exemple : le mot barouge, variante de « bois rouge », qui désigne le cornouiller stolonifère. Suivant l’exemple de leurs partenaires autochtones, les voyageurs utilisaient cet arbuste, également appelé hart rouge, comme un véritable « couteau suisse ». Ils en faisaient des cordes, des médicaments (contre la fièvre, les maux de tête, les troubles digestifs et l’irritation des yeux), et même un ingrédient essentiel du kinnikinnick (mélange à fumer). Grâce à ses branches rouge vif, le barouge servait aussi de point de repère dans la nature.
Plusieurs voyageurismes sont des mots français adaptés au contexte local. Par exemple, les voyageurs recyclaient des noms d’animaux familiers pour désigner la faune inconnue qu’ils découvraient dans l’Ouest. Pour eux, les bisons étaient des bœufs ou des vaches, les coyotes des loups de prairie, et les antilopes d’Amérique (pronghorn) des cabris, parce que celles-ci ressemblaient aux petits des chèvres élevées en Nouvelle-France.
Sans surprise, le lexique des voyageurs était fortement influencé par les langues algonquiennes. Outre le kinnikinnick mentionné précédemment, on peut citer l’indispensable pemmican (viande de bison séchée et broyée) ainsi que les termes ouatape ou watape (racine d’épinette utilisée pour coudre ensemble les pièces des canots d’écorce) et sagacomi ou saccacomi – parfois francisé en « sac à commis »! –, un arbuste dont on fumait les feuilles comme du tabac.
Mais les voyageurs faisaient aussi preuve d’une remarquable créativité lexicale. Vous le constaterez en répondant aux questions du petit quiz ci-dessous.
1. Dans la langue des voyageurs, du bois de diable, c’était :
a) de l’érable circiné (vine maple), un arbre dont les branches tordues et courbées entravaient la marche des voyageurs dans les bois
b) des débris de branches pétrifiées par la foudre lors de tempêtes
c) une racine fibreuse que l’on faisait griller et que l’on ajoutait aux ragoûts de pemmican pour en relever le goût
2. Un réchaud de taureau, c’était :
a) un petit fourneau portatif
b) du pemmican frit à la poêle avec un peu de farine et d’eau
c) un brûle-parfum pour chasser les maringouins
3. Faire la pipe, ça voulait dire :
a) être très essoufflé
b) récolter du bois pour cuire un repas
c) faire la pause
4. La phrase « la vieille souffle » signifiait :
a) le maître de canot est en colère
b) la tempête approche
c) le vent est favorable
5. La tripe de roche, c’était :
a) un lichen comestible poussant sur les rochers
b) des billes de plomb utilisées pour tirer au fusil
c) du vieux pemmican difficile à mastiquer
6. Une régale, c’était :
a) de l’eau d’érable
b) un petit verre de rhum ou de vin
c) une rame neuve
7. Des corps morts, c’était :
a) des arbres accrochés au-dessus de l’eau qui constituaient des obstacles dangereux
b) des voyageurs épuisés qui ne pouvaient plus travailler
c) des ballots de fourrure pesant 41 kilos
Réponses : 1-a, 2-b, 3-c (le moment de fumer la pipe!), 4-c, 5-a, 6-b, 7-a
(*) Voir son Lexique des voyageurs francophones (https://tinyurl.com/yc5tr935)


