À l’approche du défilé capillaire organisé par Racines et horizons d’immigrants francophones (RACIF), prévu le 28 février au Théâtre Cercle Molière, Marielle Lifandi-Vieira et Anna Ndiaye reviennent, dans le cadre du Mois de l’histoire des Noirs sur les enjeux d’identité capillaire pour les cheveux texturés, entre normes sociales, travail, santé publique et rapport à l’identité.
« Quand on entend un enfant dire que ses cheveux sont bizarres, ça peut faire sourire, mais ça ramène à beaucoup d’interrogations. Si un enfant trouve ses cheveux bizarres, c’est qu’on n’a peut-être pas appris à cet enfant à comprendre son cheveu, pour l’aider à aimer son cheveu, et même à appréhender le cheveu », explique Marielle Lifandi-Vieira, présidente fondatrice de Racines et horizons d’immigrants francophones (RACIF).
Ce constat, elle l’a formulé lors de l’atelier J’aime ma couronne, organisé le 13 février dans le cadre du Mois de l’histoire des Noirs.
Destiné aux jeunes de 8 à 15 ans, l’atelier visait à aborder l’identité capillaire, les soins et la décomplexion autour des cheveux crépus, bouclés et frisés, aussi appelés texturés.
À travers ces échanges, il s’agissait de donner des repères à des enfants qui, très tôt, intériorisent des jugements sur leur apparence.
Marielle Lifandi-Vieira insiste sur le fait que les cheveux texturés évoluent aujourd’hui dans un environnement qui n’est pas le leur, notamment dans un climat comme celui du Manitoba.
« On leur a expliqué que le climat n’est pas favorable pour les cheveux texturés ici, qu’il fallait quand même les protéger. Les coiffures protectrices, c’est aussi une manière de préserver le cheveu, d’éviter qu’il ne se casse, qu’il ne frictionne trop, surtout dans un climat froid. »
Derrière ces gestes techniques se dessine une réalité plus large.
Parler de cheveux texturés, c’est aussi parler de normes sociales, de regards, d’inclusion dans les espaces publics et professionnels, mais également de santé publique et de droit.
Les cheveux deviennent en ce sens un outil pour comprendre des mécanismes d’exclusion plus profonds.
Héritage historique
Les standards de beauté dominants ont longtemps associé les cheveux lisses à la respectabilité, à la réussite sociale et professionnelle.
Ces normes, héritées de l’esclavage et de la colonisation, ont traversé les frontières et se sont parfois inscrites au sein même des communautés noires.
« Très tôt, explique Marielle Lifandi Viera, on apprend que pour être présentable, il faut transformer ses cheveux. Ces messages s’impriment dès l’enfance ».
Les cheveux texturés portent une dimension à la fois historique et politique.
« Nos coiffures ont une histoire que beaucoup ne connaissent pas. Dans le temps, elles désignaient des classes sociales, des tribus. À travers une coiffure, on pouvait identifier à quel groupe une personne appartenait. »
Sur le sol américain, les nattes et tresses collées des femmes esclaves jouaient un rôle important.
Tracés d’une certaine façon, les cheveux permettaient d’indiquer des routes, des fleuves voire même des obstacles.
« Le tracé des coiffures a aidé les esclaves à mémoriser des plans, à dessiner des chemins. Ça a aidé à pouvoir s’évader.
« Aujourd’hui, on met les coiffures en valeur de manière artistique, mais on perd un peu l’histoire qu’il y a derrière ».
Normes professionnelles et regards
Des héritages se heurtent aujourd’hui aux normes implicites du monde du travail.
Anna Ndiaye, présidente de l’Association des Maliens du Manitoba (AMM), en a fait l’expérience dès son arrivée au Manitoba, il y a quinze ans.
Elle raconte avoir déjà choisi de porter une perruque lors de réunions ou de conférences en ligne, « pas par honte, mais parce que certaines personnes ne sont pas habituées à nous voir de cette façon », dit-elle.

Elle décrit une vigilance constante : « Quand tu fais tes cheveux et que c’est un afro, tu es consciente quand tu te présentes devant quelqu’un. On se demande toujours : est-ce que ça a l’air professionnel? Est-ce que c’est approprié pour le travail? »
Pour elle, cette pression ne se limite pas au contexte canadien car : « On a grandi avec ça ».
Ses propos rejoignent les observations de Marielle Lifandi-Vieira, qui évoque des normes profondément intériorisées, parfois reproduites au sein même des communautés elles-mêmes.
Anna Ndiaye évoque sa nièce de cinq ans, qui compare ses cheveux à ceux des héroïnes qu’elle voit dans les dessins animés et « elle se demande pourquoi elle n’a pas les cheveux lisses comme les autres. Pourtant, tout le monde trouve ses cheveux magnifiques », assure-t-elle.
Pour Marielle Lifandi-Vieira, cela révèle un problème structurel car « quand on ne voit jamais des personnes qui nous ressemblent dans les livres, à la télévision, dans les médias, on finit par douter ».
Manque d’offre et de formation
Au Canada, la question des cheveux texturés prend une dimension collective à mesure que la population afrodescendante augmente. Cette évolution rend plus visibles des besoins auxquels les institutions et les marchés n’ont pas toujours répondu.
À Winnipeg, Anna Ndiaye décrit une réalité concrète : « Dans les magasins, pour avoir nos produits de cheveux, tu dois toujours aller au fond et il n’y a qu’une petite partie dédiée à nos cheveux. »
Si l’offre s’est améliorée, elle demeure souvent moins accessible financièrement, ce qui pousse de nombreuses personnes à se coiffer seules ou à se tourner vers des coiffeuses qui travaillent à leur compte.
Ailleurs au Canada, en Colombie-Britannique par exemple, The Ubyssey a documenté des difficultés d’accès à des soins capillaires adaptés pour les personnes noires.
En Ontario, The Toronto Star a montré que l’absence de formation sur les cheveux texturés contribue à leur marginalisation dans les milieux scolaires et professionnels.
Pour Anna Ndiaye, le problème est aussi institutionnel car « si dans les salons classiques, on formait et embauchait des coiffeuses qualifiées pour les cheveux texturés, les coûts seraient peut-être moins élevés ».
Se conformer, au détriment de la santé
À ces enjeux sociaux s’ajoutent des questions de santé publique.
Le défrisage, un lissage chimique modifiant durablement la structure du cheveu crépu, est encore largement utilisé par les personnes aux cheveux texturés.
En 2022, une étude américaine relayée par les National Institutes of Health a suivi 33 497 femmes pendant près de 11 ans.
Les femmes utilisant des produits de lissage chimique plus de quatre fois par an présentaient plus du double de risque de développer un cancer de l’utérus que celles qui n’en avaient jamais utilisé.
« Quand on dit aux jeunes d’aimer leurs cheveux, il faut aussi leur dire qu’elles n’ont pas à se mettre en danger pour correspondre à une norme », rappelle Marielle Lifandi-Vieira.
Droit, mémoire et reconnaissance
Dans une autre analyse publiée en 2022 dans le McGill Journal of Law and Health, Annaëlle Barreau, alors étudiante en droit à Montréal, rappelle que les cheveux crépus ont toujours été un enjeu politique.
Elle souligne que Viola Desmond, que l’on retrouve sur nos billets de 10 $, avait fondé en Nouvelle-Écosse la première école de coiffure destinée aux personnes noires après avoir été refusée par les écoles existantes.
L’autrice montre également que le cadre juridique canadien protège encore insuffisamment les personnes noires contre la discrimination fondée sur la texture des cheveux, contrairement à certaines juridictions américaines ayant adopté des mesures comme le CROWN Act.
En 2019, une employée d’un restaurant a été renvoyée chez elle par son employeur parce qu’elle s’était présentée au travail avec des nattes collées, une décision qui a ensuite été reconnue comme discriminatoire par le Tribunal des droits de la personne du Québec.
Sur le sol canadien, la coupe et le port des cheveux ont aussi été des outils d’assimilation visant les Premières Nations.
Dans un essai publié en 2021, la chercheuse de l’Université Dalhousie Jillian E. Moggy analyse la façon dont les politiques coloniales ont visé les cheveux des garçons autochtones, notamment à travers l’interdiction des cheveux longs et des tresses dans les pensionnats, perçues comme incompatibles avec les normes coloniales.
Des moments qui rappellent donc que les discussions autour des cheveux renvoient aussi à des enjeux de culture, d’identité et de rapports de pouvoir.
Dans la continuité de l’atelier J’aime ma couronne, RACIF organise un défilé capillaire le 28 février au Théâtre Cercle Molière.
« Les jeunes vont porter fièrement leurs couronnes à travers des coiffures afrodescendantes. C’est montrer qu’on peut être beau, élégant, apprêté avec nos cheveux », conclut Marielle Lifandi-Vieira.

