Un retournement chargé de sens pour la francophonie manitobaine, plus d’un siècle après la loi Thornton.

À défaut d’obtenir des excuses officielles de la part du gouvernement pour la loi Thornton de 1916, ou même l’ensemble des lois et politiques assimilatrices qui ont été en vigueur dans la province pendant des décennies, les jeunes franco-manitobains qui ont posé sur papier leur interrogation dans notre édition du 11 au 17 mars 2026 souriront peut-être à la lecture de ce papier.

L’on apprenait au début du mois de mars 2026 que la Division scolaire franco-manitobaine (DSFM) ouvrirait sa 26e école à Saint-Boniface.

Au 261 rue Youville, ce sont les murs de l’école confessionnelle Springs Christian Academy qui appartiennent désormais à la DSFM.

En réalité, l’établissement est l’un des plus anciens bâtiments scolaires publics de Saint-Boniface.

Fermé en 1989 en raison d’une baisse du nombre d’inscriptions, elle n’a rouvert ses portes sous le nom de Springs Christian Academy qu’en 1991.

Avant cela, l’école portait le nom de King George Fifth School, et elle a vu le jour en 1916.

C’est donc dans un contexte tout particulier que l’édifice est sorti de terre.

Un contexte sur lequel Jacqueline Blay, auteure, historienne et ancienne présidente de la Société historique de Saint-Boniface (entre autres) revient.

« Comme souvent en histoire, il faut revenir un peu plus tôt en arrière, commence-t-elle, avec le compromis Laurier-Greenway (1896) ».

En 1890, la Official Language Act, vient abolir, au Manitoba, le statut de langue officielle du français dans la province. Elle abolit le financement des écoles catholiques et le français comme langue d’enseignement.

Tout cela bien sûr, en dépit des obligations constitutionnelles imposées par la Loi de 1870 sur le Manitoba.

Le compromis Laurier-Greenway comprenait une disposition (l’article 2.10) permettant l’enseignement d’une autre langue que l’anglais, entre 15 h 30 et 16 h, dans les « écoles bilingues », là où 10 élèves ou plus parlaient cette langue dans les zones rurales et 25 dans les centres urbains.

« Quand la Province est entrée dans le Canada, elle avait déjà un système scolaire assez bien constitué, géré par les congrégations religieuses. En 1896-97, on place la responsabilité entre les mains des commissions scolaires mais on conserve le caractère biconfessionnel. Le compromis arrive et cela offre l’opportunité aux minorités catholiques ou protestantes à avoir leurs propres écoles. »

À l’époque les petites commissions scolaires essayent d’ouvrir des écoles lorsque les parents acceptaient de payer.

Une fois que l’on ouvre une école, il fallait payer un professeur, souvent des hommes qu’il fallait payer de manière raisonnable. En campagne, toujours selon l’historienne, les enfants allaient à l’école cinq mois par année.

« Au rural, il fallait que les routes soient praticables, que les parents ne retiennent pas leurs enfants à la ferme ».

« Il y avait un très fort taux d’analphabétisme. »

Un fort taux d’analphabétisme qui émane d’un absentéisme important.

Dans son livre Le temps des outrages, Jacqueline Blay, à travers ses recherches, indique qu’en 1911, « 2 302 enfants inscrits sur les registres de Winnipeg sont ailleurs que sur les bancs de l’école ».

Soit environ 15 % de l’ensemble de la population estudiantine urbaine de l’époque.

Avance rapide en 1916, de l’autre côté de l’Atlantique, la Première Guerre mondiale bat son plein et le Canada rejoint l’effort de guerre.

Les hommes rejoignent l’Europe le fusil sur l’épaule, mais au Manitoba, cet effort coûte cher.

« Il faut que les bureaux, les administrations et les commerces tournent. Il y a un certain nombre d’enfants qui ne sont pas au travail, qui ne savent pas lire. Et c’est là qu’il y a un problème, il faut que la population soit capable de fonctionner. »

C’est dans ce contexte là que le gouvernement Norris, dont Thornton était le ministre de l’Éducation, va apporter des changements drastiques au système d’éducation en place, jugé inefficace.

La Loi Thornton vient abolir l’enseignement bilingue et rend l’école obligatoire pour les enfants de 7 à 14 ans.

L’école King George Fifth School s’inscrit donc dans le sillage d’une politique répressive. Ironie du sort, avant de passer sous la supervision de la Division scolaire de Norwood en 1924, l’école est d’abord sous l’égide de la Division scolaire de Saint-Boniface, dont le président n’est autre que Joseph Aldéric Marion.

Celui-là même qui sera l’un des fondateurs de l’Association d’éducation des Canadiens français (AÉCFM) en 1916.

L’AÉCFM va jouer un rôle essentiel dans la résistance francophone et la survie de l’éducation française, contrainte alors de prendre le chemin de la clandestinité.

Il deviendra d’ailleurs le premier organisme de revendication des droits francophones au Manitoba.

Un moment clé dans l’histoire de la francophonie canadienne, qui fera au passage la Une de La Liberté du 28 juin 1916, avec un titre de couverture qui ne manquait pas de mordant : LA RESISTANCE S’ORGANISE.

Pas impossible alors que le français ait été enseigné clandestinement entre les murs de cette école.

Toutefois, Normand Boisvert, auteur d’un travail colossal de recherche sur les écoles francophones du Manitoba, publié en trois tomes sous le titre Écoles à caractère francophone au Manitoba depuis 1818, doute fortement que ce fut le cas.

« Le français s’enseignait à deux autres écoles à Saint-Boniface à l’époque, c’était l’école Provencher et l’Académie Saint-Joseph », dit-il.

Il s’agissait donc certainement d’une école tout à fait unilingue située au cœur du centre historique de la francophonie et de la culture métisse.

Plus de cent ans en arrière, un symbole d’oppression, qui accueillera bientôt la jeunesse francophone, héritière d’un siècle de lutte. Et quelle espièglerie que nous fait l’Histoire.

Initiative de journalisme local