Une semaine après le Tuition Hike Rally organisé le 2 avril par l’University of Manitoba Students’ Union (UMSU), la question des frais de scolarité continue de cristalliser les tensions.
Au cœur des inquiétudes, l’autorisation accordée par la province d’augmenter jusqu’à 4 % les frais de scolarité pour les étudiants, dans un contexte où s’opposent des questions d’accessibilité, de financement et de contraintes budgétaires.
À l’Université de Saint-Boniface (USB), comme à l’Université de Winnipeg, aucune décision n’a encore été prise.
Le gouvernement a levé le gel existant sur les droits de scolarité des étudiants domestiques, permettant une hausse allant jusqu’à 4 %.
De son côté, l’Université du Manitoba, elle, a annoncé son intention d’appliquer cette augmentation.
À Saint-Boniface, la directrice du bureau des communications, Nathalie Roche, indique que l’établissement « entame actuellement l’analyse de son financement pour l’exercice 2026-2027 ».
De plus, elle rappelle qu’aucune décision au sujet des frais de scolarité n’est attendue avant le mois de juin.
Même son de cloche du côté de l’Université de Winnipeg, avec le président et vice-chancelier par intérim, Jino Distasio.
Selon lui, les universités « sont tenues de présenter un budget équilibré », ce qui implique d’être « très prudents dans l’allocation des ressources et dans la gestion des hausses de frais autorisées par la province ».
Sans confirmer de hausse, il souligne que le travail budgétaire est toujours en cours et que l’université « continue de travailler sur son budget dans les prochaines semaines afin de maintenir les frais les plus abordables possible, tout en assurant l’équilibre financier », un processus qu’il qualifie de délicat.
Étudiants sous pression
« Le gouvernement a laissé tomber les étudiants du postsecondaire. »
Pour Prabhnoor Singh, président de l’University of Manitoba Students’ Union (UMSU), la réalité étudiante rend difficile toute justification d’une hausse.

« Le gouvernement parle d’abordabilité, mais une augmentation de 4 % ne rend pas la vie plus abordable pour les étudiants », affirme-t-il. Il raconte avoir été rapidement submergé de réactions après l’annonce : « J’ai reçu une avalanche de messages d’étudiants qui se demandaient comment une telle décision était possible », avant d’insister sur sa propre déception en tant qu’étudiant. Derrière ces réactions, des réalités bien concrètes.
Il évoque notamment les aides déjà mises en place par l’UMSU, comme un fonds offrant jusqu’à 500 $ en cartes-cadeaux aux étudiants en difficulté, prévu pour couvrir toute l’année universitaire, mais déjà épuisé dès le mois de janvier.
Les données recueillies par l’UMSU confirment cette pression : près de 34 % des étudiants identifient la stabilité financière comme leur priorité principale, et environ six sur dix disent éprouver des difficultés à payer leurs études, certains devant choisir entre leurs frais scolaires et des besoins essentiels comme la nourriture.
Des coûts auxquels s’ajoutent toute une série de dépenses comme les assurances, les transports, ou encore le prix du stationnement, qui tous pèsent aussi sur le quotidien étudiant.
Prabhnoor Singh souligne notamment que certains étudiants ajustent déjà leurs habitudes, parfois réduisent même leur présence sur le campus « en fonction de ce qu’ils peuvent se permettre », explique l’étudiant.
À l’Université du Manitoba, Prabhnoor Singh interpelle directement le premier ministre Wab Kinew, et rappelle que lui-même a étudié à l’Université du Manitoba et à l’Université de Winnipeg, et connaît donc la réalité des campus manitobains.
Financement(s)
Face à la situation, les universités renvoient à une autre réalité, celle de leur financement.
Comme le rappelle Jino Distasio, celui-ci repose « en partie sur les frais de scolarité et en partie sur les transferts provinciaux ».
Dans un contexte de hausse des coûts, « soit les subventions augmentent, soit il faut recourir, au moins en partie, à une augmentation des frais ».
Une lecture critiquée par Patrick Noël, vice-président de la Fédération des associations de professeurs universitaires du Manitoba (FAPUM) et président de l’APPUSB : « Évidemment, il s’agit d’une très mauvaise nouvelle ».

Selon lui, lorsque la province fixe un plafond de 4 %, « il faut s’attendre à ce que les universités l’appliquent ».
Pour Patrick Noël, cette situation s’inscrit dans une tendance plus large : « Depuis les années 1990, les universités sont devenues dépendantes des revenus des étudiants internationaux » pour compenser un sous-financement public. Avec les mesures fédérales visant à limiter le nombre d’étudiants internationaux admis au Canada, « la province doit maintenant gérer ce manque à gagner », ajoute-t-il.
Pour Patrick Noël, la logique reste la même, seul le groupe change : « On a refilé la facture longtemps aux étudiants internationaux. Là, ils sont moins nombreux à venir, donc on va refiler la facture maintenant aux étudiants d’ici ».
Une logique qui apparaît comme contraire à l’objectif présenté de rendre l’éducation postsecondaire accessible, et soulève aussi des enjeux en matière de réconciliation car comme le souligne le professeur d’histoire, « si l’on veut augmenter les effectifs autochtones, on ne peut pas en même temps augmen- ter les barrières financières ».
Selon Statistique Canada, en 2025, seulement 17 % des personnes autochtones âgées de 25 à 64 ans vivant hors réserve détenaient un diplôme universitaire, et environ 40 % chez les non-autochtones.
De manière plus large, les taux de fréquentation universitaire des peuples autochtones demeurent nettement inférieurs à la moyenne canadienne, un écart que plusieurs organisations, dont Universités Canada, associent notamment à des barrières financières persistantes.
Modèle et mutation
Du côté de l’Université de Winnipeg, son président rappelle que des mécanismes de soutien existent, notamment sous forme de bourses et d’aides financières.
Au-delà des chiffres, Patrick Noël s’inquiète d’un aspect plus profond dans la dynamique même du rapport entre les universités et ses étudiants.
« Je vois de plus en plus d’étudiants qui se considèrent comme des consommateurs. Puisqu’ils ont payé si cher leur éducation, ils s’attendent à recevoir leur diplôme. »
Pour Prabhnoor Singh, la question ici est celle de l’écosystème et de l’environnement universitaire, car « les étudiants sont au plus bas de la hiérarchie et sont les plus vulnérables financièrement ».
Il ajoute, qu’en ce sens, cela « ne devrait pas être à eux d’absorber les défaillances des institutions ».
Alors que les décisions finales sont attendues d’ici le mois de juin pour les universités de Saint-Boniface et de Winnipeg, le président de l’UMSU maintient son appel adressé au premier ministre Wab Kinew, l’invitant à venir constater directement la réalité sur les campus.
« Venez sur les campus et discutez directement avec les étudiants de ce qu’ils vivent », conclut Prabhnoor Singh.
