Le virage au numérique a depuis plusieurs années maintenant créé un paradoxe intéressant : nous vivons dans une surabondance d’information où la fiabilité se fait de plus en plus rare.
Les termes « désinformation » et « mésinformation » sont donc de plus en plus utilisés afin de décrire plus précisément le détournement des informations.
Malgré leur orthographe similaire, la principale différence entre ces deux termes se trouve dans l’intention derrière la propagation de fausses informations.
« Par désinformation, on entend une information qui est propagée dans le but de désinformer; l’intention y est, dit Marc-Alexandre Ladouceur, spécialiste en éducation chez Habilo Médias.
« Mais si moi-même je suis dupé par la désinformation et que je sens que je me dois de la partager, je suis en train de propager une mésinformation. »
Naviguer les fausses informations
Marc-Alexandre Ladouceur souligne d’abord l’importance de ne pas se laisser submerger par un processus de vérification trop compliqué.
Non seulement les gens sont généralement intimidés à l’idée de devoir vérifier tous les faits, mais ils n’ont souvent pas les compétences techniques nécessaires pour le faire à chaque fois.
Il recommande plutôt de prendre de bonnes habitudes en matière de vérification. Cela revient à adopter des pratiques de cyberhygiène en accord avec ses valeurs personnelles de navigation en ligne.
« La formation des habitudes va beaucoup avec ce qu’on fait avec les jeunes dans les écoles. Le langage des habitudes risque de donner une perspective et un but plutôt que juste des règles à suivre qui donneraient un cadre, mais pas nécessairement le pourquoi derrière. »
Par exemple, l’une de ces habitudes pourrait être de mettre en pratique le principe que « si c’est assez bon pour être partagé, ça vaut la peine de le vérifier ».
Le fait de vouloir participer activement à la limitation de la propagation de fausses informations peut être un bon moteur pour activer le réflexe d’être plus prudent.
Cette vérification peut être assez rapide : Habilo Médias cite un processus rapide en quatre étapes : effectuer une analyse rapide du lien partagé, trouver la source originale de l’information, faire une recherche Google pour voir ce qui est dit, et utiliser des outils de vérification des faits comme Snopes.
Pour ceux qui souhaitent approfondir leurs compétences en matière de vérification en ligne, Habilo Médias propose aussi une session de formation plus longue dans le cadre de son atelier Faux que ça cesse, qui présente différents styles de vérification rendant la vérification des faits moins intimidante (1).
Une autre bonne pratique à mettre en œuvre consiste à se poser les bonnes questions, ce que Marc-Alexandre Ladouceur appelle « l’humilité intellectuelle ».
« Un : qu’est-ce qui fait que je veux croire à cette information? Deux : qu’est-ce qu’il faudrait pour me faire croire autrement? Et trois : comment est-ce que la manière dont c’est communiqué me fait croire à cette information? »
Et bien que chacun soit responsable de mettre en pratique ses compétences en matière de vérification en ligne et de pensée critique, les recherches montrent que les utilisateurs d’Internet plus âgés ont tendance à croire plus souvent aux fausses informations en ligne.
Cela dit, les jeunes internautes ont tendance à avoir un volume de partage beaucoup plus important et des réseaux en ligne plus étendus.
Les études démontrent donc l’importance d’une éducation à la littératie numérique forte dès le plus jeune âge, ainsi que d’un soutien et de ressources continus tout au long de la vie adulte.
Désinformation et cynisme
Cela dit, la recherche indépendante peut être un couteau à double tranchant.
Si beaucoup prônent le fait de « faire ses propres recherches » lorsqu’il s’agit de vérifier des informations en ligne, cette expression a souvent été détournée dans le but de discréditer toutes les informations que l’on trouve sur internet.
« Les recherches ont démontré que le but de la désinformation, ce n’est même pas de faire croire à la fausse information, mais plutôt de réduire la crédibilité de toute source afin qu’il n’y ait aucune valeur à vérifier même les sources que l’on considérait fiables auparavant. » L’objectif est donc le cynisme.
Et mettre l’accent sur la nécessité de « faire ses propres recherches » est un moyen d’atteindre ce but, dans la mesure où cela souligne le caractère peu fiable de toutes les sources.
C’est une expression qui renverse le vocabulaire de la pensée critique afin d’imposer l’idée que toute information est coupable d’être fausse jusqu’à preuve du contraire.
« Si je suis assez cynique pour croire qu’il n’existe plus de sources fiables, je suis prêt à croire à peu près n’importe quoi qui résonne seulement avec mes valeurs parce que je deviens l’arbitre de ce qui est vrai et de ce qui est faux. »
« Faire ses propres recherches » est une expression attrayante, mais Marc-Alexandre Ladouceur avertit que personne n’a la capacité de mener des recherches précises et approfondies sur la variété de sujets que l’on peut trouver en ligne.
Personne n’est assez doué pour évaluer les sources et reconnaître les biais dans tous les domaines.
« Je n’ai pas la capacité d’aller lire un article d’immunologie ou de sciences politiques et de savoir si on a utilisé toutes les bonnes méthodologies. Ça ne fait pas partie de mon parcours, dit-il.
« Mais ça fait partie du parcours, par exemple, de ceux qui font des articles de vulgarisation. C’est aussi la spécialité des journalistes, de faire le tri des informations. »
C’est là que les sources traditionnelles entrent en jeu.
Même si les journalistes peuvent commettre des erreurs ou mal interpréter des études, ils sont généralement soumis à des codes déontologiques qui garantissent qu’ils devront assumer les conséquences s’ils publient des informations erronées.
Marc-Alexandre Ladouceur met tout de même en garde contre le fait de se fier excessivement à une seule source, d’où l’importance de vérifier les informations à l’aide de plusieurs sources.
Désinformation et IA
Bien sûr, l’introduction de contenus générés par l’intelligence artificielle en ligne a exacerbé la création et la propagation de fausses informations sur Internet, notamment les contenus hypertruqués et les arnaques.
Cependant, nous devons garder à l’esprit que la désinformation est un phénomène qui existait avant l’IA et qui peut être très néfaste sous toutes ses formes.
Tout au plus, l’IA a simplement facilité la création de fausses informations plus crédibles.
Cependant, la popularisation de l’IA est aussi devenue un puissant vecteur de mésinformation.
Beaucoup peuvent, en agissant de bonne foi, demander à l’IA de produire des informations sourcées qui peuvent ne pas être exactes, et diffuser involontairement de fausses informations alors qu’ils pensaient avoir effectué les vérifications nécessaires.
Cela nous rappelle que l’IA est extrêmement susceptible à des « hallucinations », le terme utilisé pour désigner les informations inventées par l’IA, même lorsqu’elles semblent être des informa- tions réalistes.
Marc-Alexandre Ladouceur souligne toutefois l’importance de l’IA en tant qu’outil qui a contribué à « démocratiser l’accès à l’information », dans la mesure où elle facilite considérablement la recherche d’informations.
Les outils d’IA peuvent notamment combler le déficit de compétences des personnes qui ont des difficultés à écrire et à lire ou qui rencontrent des problèmes de navigation en ligne.
« Si on continue de consommer de l’information de façon passive, c’est vrai qu’on peut penser à l’IA comme ceux qui font sonner l’alarme. Mais si on y va d’un point de vue critique et éducatif, je vois de belles possibilités. »


