Par Antoine CANTIN-BRAULT.

L’« intelligence artificielle (IA) », ou ce que nous appellerons ici plutôt « programmation artificielle (PA) » pour des raisons qui deviendront évidentes dans cette chronique, a déjà créé plusieurs bouleversements depuis son apparition.

Elle force à plusieurs questionnements, notamment en éducation. On nous dit qu’il faut considérer la PA comme un « partenaire cognitif » capable d’appuyer les élèves dans leur cheminement académique.

Mais à quoi servent alors les parents, les amis et, surtout, les pédagogues?

Ne sont-ils pas déjà les partenaires cognitifs des apprenants? Il faut réapprendre l’importance et le rôle des pédagogues dans notre système d’éducation avant de chercher dans la PA un « partenaire cognitif ».

D’ailleurs, il est clair que la PA ne peut pas être un « partenaire », comme s’il s’agissait d’une relation réciproque de bienveillance. La PA, si elle peut être qualifiée de « partenaire », l’est comme le renard avec le corbeau dans la fameuse fable de La Fontaine. La PA séduit par sa simplicité et son efficacité.

Quel est alors le « fromage » que nous laissons tomber à la gueule du renard? La PA vole aux apprenants leur résilience, leur pensée critique, leur sens éthique, leur authenticité.

On y perd quelques-uns de nos plus grands biens. On nous dit également que si nous n’enseignons pas aux apprenants comment se servir de la PA, ils seront mal outillés pour le marché du travail.

C’est révélateur d’une conception technicienne de l’éducation qui est réductrice à bien des égards. L’éducation n’a pas pour but premier de former des travailleurs.

Elle peut le faire, et le fait directement dans les programmes techniques, mais elle doit aussi former à la vie citoyenne au sens plein du terme. Elle doit mener à l’autonomie : comment être autonome si l’on crée une dépendance envers la machine?

Mais disons qu’il faille tout de même préparer les apprenants au marché du travail. Qu’est-ce que cela veut dire? J’enseigne la philosophie : je prépare donc mes apprenants à devenir philosophes.

A-t-on vraiment besoin de la PA pour être philosophe?

C’est la même question qui revient pour plusieurs disciplines universitaires : pour être anthropologue, sociologue, sémiologue, psychologue, mathématicien, chimiste, etc., a-t-on vraiment besoin d’être formé à la PA?

J’enseigne la philosophie pour, entre autres, permettre d’apprécier de manière critique l’utilisation de la PA sur le marché du travail.

Et une dernière rengaine : on nous dit que la PA permet la démocratisation du savoir, elle permet à plus de personnes d’avoir accès rapidement au savoir, plutôt que ce savoir reste dans les mains d’une « élite ».

Encore une fois, on mélange les termes. Le savoir passe par la vérité. La PA ne nous donne pas la vérité, elle nous fournit de l’information.

Pour que l’information devienne vérité, il faut qu’elle soit traitée de manière critique par l’intelligence naturelle (un pléonasme).

À la PA, j’imagine Jack Nicholson lui crier : « You can’t handle the truth! ».

La PA rend disponible de manière plus efficace que jamais l’information, et la traite même pour qu’elle soit déjà digérée, mais ce n’est pas, et ne sera jamais, équivalent à la digestion de la pensée critique.

La démocratisation du savoir par la PA est également fallacieuse eu égard au fait que les informations qu’elle utilise viennent des parties de la planète où ces informations sont écrites et informatisées.

Plusieurs cultures sont donc sous-représentées et l’information que l’on reçoit de la PA réaffirme l’hégémonie des cultures dominantes au niveau technologique.

Pour toutes ces raisons, « intelligence artificielle » est un oxymore.

L’intelligence suppose le doute, l’essai-erreur, le cheminement non-linéaire, la répétition, l’hésitation, la remise en question, la parole orale spontanée, la relation avec l’autre; toutes des choses qui échappent à la PA. L’intelligence, aussi, a besoin parfois de silence, de laisser reposer les informations, pour mieux les apprécier à leur juste valeur.

La PA ne se tait jamais, elle comptabilise sans arrêt.

La PA n’a rien d’intelligent : ce n’est qu’une calculatrice plus puissante et devrait être traitée comme telle. Dira-t-on d’une calculatrice qu’elle est un « partenaire cognitif »?