Par Antoine CANTIN-BRAULT.
Discours historique qu’a livré Mark Carney à Davos le 20 janvier 2026. Historique, d’une part, par sa franchise, sa hargne mais aussi sa résolution à avancer réalistement, un discours rare de la part d’un premier ministre canadien à l’international. Historique, d’autre part, car il dit tout haut ce que plusieurs se disaient déjà tout bas : nous vivons une rupture historique. L’ordre géopolitique change et, vraisemblablement, nous ne pourrons pas retourner en arrière.
M. Carney décrit ce nouvel ordre comme celui d’un monde où le droit international n’a plus d’efficacité (il n’en avait jamais vraiment eu, s’il faut être franc) et où les alliances multilatérales ne tiennent plus : l’OTAN, l’ONU, la COP, l’OMS et bien d’autres encore. Aucun pays ne peut plus s’appuyer naïvement sur des accords et des ententes, voire des alliances passées ou une histoire commune. La globalisation des marchés a à la fois rendu les économies nationales dépendantes les unes des autres et à la fois brisé les relations amicales que pouvaient entretenir les nations entre elles : rapprochement (des marchés) et éloignement (au niveau de la confiance et des valeurs).
M. Carney parle, dans son discours, d’hégémonie des plus forts économiquement dominant les autres au moyen de pressions sur les marchés (tarifs, sanctions, coupures). Et, surtout, il envoie un message aux pays « moyens », c’est-à-dire aux pays dont l’économie est relativement forte mais qui dépendent des plus forts, de s’unir, de former de nouvelles alliances et de répliquer aux plus forts.
Mais c’est justement à propos de ce dernier point qu’on se demande si Carney est véritablement allé jusqu’au bout conceptuellement de son réalisme. Ce qui manque dans le discours de Carney est le mot « oligarchie », et une oligarchie qui n’est plus nationale, une « oligarchie postnationale ». Ceci veut dire tout simplement : les individus les plus riches (et non plus les nations les plus riches) vont s’allier au-delà des nations pour gouverner et dominer la planète, rendue trop petite pour eux. L’oligarchie postnationale signifie que quelques riches se ligueront pour exploiter la terre, y compris l’être humain, jusqu’à ses dernières « gouttes ». Ils auront déjà leur condo sur Mars.
En l’état des choses, ces oligarques doivent encore être élus ou, du moins, reconnus par la nation à laquelle ils appartiennent, mais cela sera bientôt chose du passé : ils sont tellement riches qu’une nation ne pourra plus les contenir; la dépendance de la majorité des humains envers eux sera tellement forte que c’est la planète entière qui devra leur obéir.
Que peut faire une nation « moyenne » comme le Canada à l’heure actuelle? S’allier à d’autres nations « moyennes » pour former un « Megazord » (nom de l’ultime Power Ranger)? Cela peut certainement avoir un impact à court et moyen terme, mais si la nation elle-même n’a plus d’efficacité, ça risque de s’essouffler. Peut-être faut-il viser autre chose : défendre et instaurer légalement le cosmopolitisme. La citoyenneté du monde implique que chaque personne soit tout de même d’une nation (polis), mais qu’en même temps les nations encouragent l’hospitalité. Le cosmopolitisme pourra peut-être offrir une résistance plus forte à l’oligarchie postnationale car c’est à partir de ce principe que nous, citoyens ordinaires, voudront défendre notre planète contre l’alliance des super riches. Aimer le monde, aimer la planète, en ouvrant les frontières, non plus seulement aux capitaux, mais aux personnes.
L’oligarchie postnationale ne sera que la continuité du règne de l’imposition de la volonté. Tant que nous laisserons la volonté égoïste et brutale primer, la loi du plus fort continuera à s’imposer.

