Publié aux Éditions des Herbes rouges, l’ouvrage d’une centaine de pages marque une entrée en poésie pour cette universitaire établie au Manitoba depuis une dizaine d’années.

À la croisée des langues, des identités et des territoires, le livre propose une réflexion sur l’effacement, la survie et la violence symbolique des langues dominantes.

Professeure agrégée de littérature et de théorie féministe à l’Université de Brandon, Eftihia Mihelakis est née à Montréal en 1982 de parents grecs.

Enfant de la loi 101, elle a grandi dans un environnement trilingue où le français, l’anglais et le grec cohabitent sans jamais se superposer totalement. D’où le choix de proposer un titre décliné dans ces trois langues.

« Ce sont les trois langues qui me constituent et qui font partie de mon identité. Et c’est refuser qu’une seule d’entre elles prenne le pouvoir sur l’autre », affirme Eftihia Mihelakis.

Oύτις / Nobody / Personne est un recueil composite : fragments en prose et en vers, passages traduits, notes en bas de page, glissements d’une langue à l’autre.

« C’est un livre qui s’auto-traduit. Quand on est trilingue, les autres langues sont toujours là, mais en latence », explique l’autrice.

L’anonymat pour mieux créer

Le titre annonce d’emblée la volonté personnelle de la poète de jouer sur l’anonymat.

« Avec ce titre-là, j’ai voulu montrer comment on peut disparaître », explique la poète.

Le mot Oύτις, issu du grec ancien et signifiant personne, renvoie à la ruse d’Ulysse qui se nomma ainsi pour tromper le Cyclope anthropophage dans L’Odyssée d’Homère, dissimulant son identité.

Nobody, qui signifie lui aussi personne, évoque quant à lui l’effacement dans un espace globalisé dominé par l’anglais.

Enfin, le mot personne, utilisé sans pronom, signifie littéralement l’absence d’individu, alors qu’avec un pronom, il permet au contraire de désigner quelqu’un », explique-t-elle.

Cette scène fondatrice de la mythologie grecque irrigue tout le recueil. Elle permet à la poète de penser l’anonymat comme une stratégie de survie dans un monde qui classe, assigne et pense nous connaître à travers notre nom.

« Notre nom nous trahit, trahit notre capacité à appartenir au lieu où l’on habite », dit Eftihia Mihelakis. Elle donne pour exemple son propre nom de famille.

« En entendant Mihelakis, on ne s’attend pas à ce que cette personne enseigne la littérature française en contexte minoritaire », ajoute-elle.

Pour l’autrice, ce recueil possède une véritable puissance créative « justement parce qu’il n’est pas assigné à un nom en particulier qui puisse être reconnu par l‘autre. »

La langue, un thème central

Pour Eftihia Mihelakis, une langue n’est jamais neutre : elle peut être hospitalière, mais aussi violente. L’image du Cyclope, anthropophage, devient ainsi une métaphore des langues dominantes qui « dévorent » les autres.

Pour Eftihia Mihelakis, « habiter en Amérique du Nord, et notamment dans l’Ouest canadien, c’est être constamment face à une langue qui assimile, une langue qui avale et qui dévore ».

Cette réflexion fait écho à l’histoire des langues autochtones comme à celle des langues des communautés migrantes, souvent contraintes au silence ou marginalisées.

Mais le recueil n’est pas qu’un constat de violence de la langue. Il est aussi une quête de refuge, une traversée de l’enfance à l’âge adulte guidée par des figures que l’autrice décrit comme des « lucioles ».

On y croise les Riot Grrrls, incarnation d’une énergie féministe rebelle, ainsi que l’icône de la Vierge Marie, centrale dans la culture grecque orthodoxe.

« Ces figures guident la poète dans cette traversée d’un monde qui efface et qui avale la confusion linguistique », explique Eftihia Mihelakis.

L’écriture de Oύτις / Nobody / Personne est née d’un moment de grande vulnérabilité.

Eftihia Mihelakis a rédigé le recueil lors d’un séjour d’un an à Athènes, loin du Canada.

« Il fallait que je laisse derrière moi le Québec et le Canada pour écrire ce livre. Il est né de la nécessité de refuser la langue confortable », confie-t-elle.

Écrire autrement que dans une langue unique, c’est aussi renoncer à une certaine reconnaissance sociale, notamment pour une autrice issue de l’immigration.

« Écrire un livre dans une seule langue, c’est montrer qu’on la maîtrise. Ici, je me défais de cette position de maîtrise », ajoute Eftihia Mihelakis.

Dans ces inspirations, elle cite les autrices Anne Carson, Theresa Hak Kyung Cha et Nicole Brossard, pour qui la langue est à la fois lieu de désir, de fracture et de résistance.

Elle souligne également l’importance de la poésie autochtone, notamment celle de Rita Mestokosho, qui travaille entre l’innu et le français.

Que peut-on espérer à la lecture de ce recueil de poésie? Eftihia Mihelakis refuse de prédire une émotion précise.

« J’ai écrit ce livre pour les enfants issus de l’immigration. Et aussi pour me rappeler que c’est possible d’écrire de la poésie quand on est issu de l’immigration, en se risquant », conclut-elle.

Le recueil d’Eftihia Mihelakis est disponible depuis le 13 février, et également dans les librairies au Manitoba.