Alors que le Manitoba fait face à une insécurité structurelle dans le milieu hospitalier, les infirmières tirent la sonnette d’alarme.

La Liberté a voulu comprendre ce qui est réellement mis en place pour y faire face et l’efficacité réelle de ces mesures, à travers le cas de l’Hôpital Saint-Boniface.

« Pourquoi faut-il aller jusqu’à la liste grise pour que l’on m’offre un milieu de travail sûr? Pourquoi est-il acceptable que je travaille dans un endroit où je suis menacée, où quelqu’un pourrait me frapper, où l’on me crie après ou me crache dessus? », demande Darlene Jackson, présidente du Syndicat des infirmières et infirmiers du Manitoba (MNU).

Depuis le 20 février 2026, l’Hôpital Saint-Boniface (HSB), comme d’autres au Manitoba, a été placé sur la liste grise du MNU à la suite d’un vote en faveur à 94 % de son personnel infirmier.

Loin d’être sorti de nulle part, ce choix constitue la conséquence d’une inaction continue perçue par le Syndicat : « Nous avions déposé des griefs, fait tout ce qui était en notre pouvoir et travaillé avec le comité de la sécurité et de la santé au travail. Nous avons fini par nous dire : Ça suffit, il faut passer à l’étape suivante. »

Une situation qui s’inscrit dans un contexte d’insécurité généralisé dans le milieu hospitalier partout au Manitoba.

Sonner l’alarme

Si la mise sur liste grise peut décourager certaines infirmières de postuler à l’HSB, ce n’est pas l’objectif de cette mesure : « Ce n’est pas pour empêcher les gens d’y travailler, mais plutôt pour avertir les infirmières qui y travaillent et celles qui l’envisagent que l’employeur ne propose pas un milieu de travail sûr. »

En plus de sonner l’alarme, le but est de faire réagir l’employeur qui, bien qu’au courant des problèmes, ne passe à l’action qu’une fois placé devant le fait accompli.

La marche à suivre pour faire lever la liste grise a été transmise à l’HSB par le MNU : « une meilleure sécurité dans les stationnements, des détecteurs d’armes par IA, une présence de sécurité aux entrées et des agents de sécurité en établissement (ISO) plutôt que de simples gardiens », autant d’exemples cités de mémoire par Darlene Jackson.

Si les multiples annonces du gouvernement provincial depuis le début de l’année pour faire face à l’insécurité dans les hôpitaux constituent un premier pas, la présidente du Syndicat en souligne les limites.

Selon elle, les mesures de renforcement de la présence des ISO reposent en partie sur la répartition entre plusieurs hôpitaux d’agents déjà en poste, privant ainsi leur établissement d’origine d’une partie de ses effectifs.

« On ne fait qu’éparpiller des effectifs déjà limités. Il faut mener un véritable effort concerté dans la province pour former davantage d’ISO et les affecter exclusivement à chaque établissement. »

Au-delà des mesures de sécurité, Darlene Jackson estime que le manque de personnel demeure un enjeu central pour la sécurité des patients.

La loi sur les ratios infirmière-patients, adoptée en juin dernier, n’a encore rien changé sur le terrain.

« La loi prévoit des ratios infirmière-patients, mais ne fixe aucun chiffre. Des recommandations chiffrées ont été remise au ministère le 22 décembre, mais nous attendons toujours le comité de mise en œuvre. J’espère qu’il sera rapidement mis sur pied, car sans cela, les ratios ne verront pas le jour. »

Les rouages de la sécurité

Si La Liberté avait demandé un interlocuteur du service de la sécurité, c’est finalement avec Paul Turenne, agent principal aux affaires de l’Hôpital Saint-Boniface, que nous serons mis en relation.

L’insécurité trouve ses causes dans une multitude de facteurs, expliquent les deux intervenants.

Pour Paul Turenne, patients, visiteurs ou proches peuvent devenir agressifs dans un milieu hospitalier marqué par « beaucoup d’émotions, beaucoup de crises », mais aussi par les décès et les mauvaises nouvelles.

Darlene Jackson rapporte également davantage de situations impliquant des personnes sous l’influence de substances.

Tous deux décrivent le service des urgences comme particulièrement touché par ces situations, en raison des longs délais d’attente.

La présidente du MNU estime d’ailleurs que l’ouverture du nouveau service d’urgence à l’HSB n’a pas réduit ces délais, qu’elle dit longs dans toute la ville.

À l’HSB, une quarantaine d’agents de sécurité maintiennent l’ordre, dont 18 agents de sécurité en établissement (ISO) financés par la Province.

Spécialement formés, ces agents disposent d’un statut et de pouvoirs d’intervention élargis.

« C’est probable qu’on était l’un des premiers hôpitaux à les avoir », avance Paul Turenne.

Ceux-ci travaillent en collaboration avec plusieurs autres services, notamment les travailleurs sociaux, le service de santé mentale et les services de santé autochtone.

Lorsque la situation l’exige, les agents peuvent aussi faire appel à la police, ajoute Paul Turenne.

Bien qu’il n’existe, selon lui, aucune équipe distincte consacrée à la gestion des risques de sécurité à l’HSB, les incidents sont officiellement consignés.

Leur suivi dépend toutefois de leur nature : il est assuré dans les cas criminels, mais moins dans les autres situations.

La Liberté n’a pas pu obtenir de précisions sur le degré de détails des éventuelles analyses, les indicateurs utilisés ou les correctifs qui en découlent.

Paul Turenne indique toutefois que le gestionnaire de la sécurité fait remonter des recommandations d’ordre opérationnel à la direction : « De telle heure à telle heure, on devrait peut-être ajouter un agent là, ou quelque chose de même », illustre-t-il.

Après avoir appris l’existence d’un comité de sécurité et de santé au travail à l’Hôpital Saint-Boniface, nous avons pu obtenir des informations sur son rôle dans une réponse écrite de Paul Turenne.

Ce comité, composé de représentants du personnel et de gestionnaires, dont le gestionnaire de la sécurité, reçoit d’après lui les compte-rendu d’incidents violents pour les examiner.

« Durant leur revue le comité cherche par exemple des tendances, ou des départements de l’hôpital avec plus d’incidents. Le but est d’identifier des recommandations, par exemple des éléments qui pourraient être améliorés en prenant quelques actions pour aider à prévenir ce type d’incident. »

Darlene Jackson, de son côté, doute des suites réelles données par l’Hôpital aux compte-rendu d’incidents.

D’après Paul Turenne, l’HSB assure également un suivi interne afin de vérifier l’état physique et psychologique du personnel concerné.

Une amélioration continue

Selon l’agent principal aux affaires, l’Hôpital, dans une dynamique d’amélioration continue, a multiplié les mesures pour renforcer la sécurité des patients comme du personnel au cours des 18 derniers mois.

Parmi les mesures mises en place, le nombre de points d’entrée publics a été réduit afin de mieux surveiller les allées et venues.

L’Hôpital a également mis à niveau son système de caméras, disséminées dans tout l’établissement, désormais dotées d’une meilleure résolution d’image.

Du côté des stationnements, des patrouilles mobiles surveillent les terrains et les structures.

Le parc de stationnement situé de l’autre côté de l’avenue Taché, surveillé la nuit par un service dédié, dispose désormais d’une entrée par carte d’accès.

Toujours dans l’optique d’améliorer la sécurité de l’établissement, l’application Shared Health SAFE, déployée par Soins communs, est disponible à l’HSB depuis le début de l’année.

L’écran d’accueil de l’application Shared Health SAFE.
L’écran d’accueil de l’application Shared Health SAFE. (photo : gracieuseté Paul Turenne)

« C’était juste au Centre des sciences de la santé (HSC), mais on avait demandé à l’avoir nous aussi », explique Paul Turenne.

L’application, téléchargeable sur Google Play ou l’App Store, permet notam- ment au personnel, aux visiteurs et aux patients de contacter la sécurité et de recevoir des notifications en cas de menace, comme une intrusion.

Elle permet aussi au personnel de demander une Safe Walk pour être accompagné par un agent de sécurité jusqu’à son véhicule, un besoin identifié par l’Hôpital après des sondages auprès du personnel révélant un sentiment d’insécurité, particulièrement la nuit.

Darlene Jackson reconnaît l’utilité de cette mesure, mais la juge imparfaite : « Il faut suffisamment de personnes disponibles pour assurer les raccompagnements. Lorsqu’une infirmière a travaillé 12 heures et s’est vu imposer quatre heures supplémentaires, elle ne veut pas attendre entre 45 minutes et une heure pour être accompagnée jusqu’à son véhicule. »

Les accompagnements restent d’ailleurs restreints à l’enceinte de l’Hôpital, une limite problématique pour les infirmières qui doivent stationner hors du site faute de place : « Je connais quelqu’un qui a attendu quatre ans pour obtenir une place de stationnement attitrée. »

À l’entrée des urgences, des casiers de dépôt volontaire ont été installés au printemps afin de lutter contre l’introduction d’armes ou produits illicites dans l’hôpital.

Les amnesty lockers, casiers de dépôt volontaire installés à l’entrée des urgences de l’HSB.
Les amnesty lockers, casiers de dépôt volontaire installés à l’entrée des urgences de l’HSB. (photo : gracieuseté Paul Turenne)

Pour Darlene Jackson, leur efficacité demeure limitée en l’absence de contrôle : « Ces casiers sont une bonne chose, mais quelqu’un doit être là pour s’assurer que les gens les utilisent. »

Avec le MNU, elle souhaiterait un contrôle systématique des personnes et de leurs effets personnels par un ISO aux entrées de l’hôpital, au moyen de détecteurs d’armes utilisant l’IA.

Une demande renforcée par la découverte récente, au HSC, d’un fusil à canon scié dans les affaires d’un patient arrivé par ambulance.

Des formations et des ressources ont aussi été mises à la disposition du personnel, avec notamment des présentations du Service de police de Winnipeg sur la sécurité individuelle à l’automne dernier.

Placardées un peu partout dans l’hôpital, des affiches rappellent le respect dû au personnel et l’interdiction des armes, même si l’on peut se questionner sur leur réel effet dissuasif.

Une affiche installée à l’entrée principale de l’HSB rappelle l’interdiction des armes.
Une affiche installée à l’entrée principale de l’HSB rappelle l’interdiction des armes. (photo : Félix Guichard)

Si une politique de tolérance zéro, récemment réaffirmée par la Province, existe en théorie depuis des années dans plusieurs établissements, son application reste à démontrer.

« Si personne ne la fait respecter, elle ne vaut pas le papier sur lequel elle est écrite », tranche Darlene Jackson.

Selon elle, des conséquences concrètes sont nécessaires pour décourager les comportements violents, ce qu’elle est loin d’observer sur le terrain.

Face aux comportements violents de certains patients, qui vont parfois jusqu’aux coups, les infirmières n’ont guère d’autre recours que de porter plainte auprès de la police, ce qu’elles font très rarement, selon Darlene Jackson.

« L’Hôpital peut interdire à un patient de revenir, mais, en situation d’urgence, il ne peut pas lui refuser des soins. Et qui vérifiera qu’il ne revient pas? Les infirmières n’ont certainement pas le temps de le faire. »

Prévenir avant d’intervenir

La Manitoba Association for Safety in Healthcare (MASH) est un programme manitobain qui aide les hôpitaux et les autres employeurs de la santé à prévenir les risques au travail.

Partenaire de SAIN et SAUF au travail Manitoba, elle les accompagne aussi vers la certification provinciale « Certifié, SAIN et SAUF au travail ».

Si MASH salue les mesures provinciales annoncées depuis le début de l’année, l’organisme reste sceptique : « Les mesures de sécurité ne peuvent à elles seules prévenir la violence au travail », nuance Pamela McCallum, directrice des opérations.

L’organisme préconise ainsi « une approche globale de gestion des risques », adaptée à chaque établissement, pour passer d’une réponse après coup à une véritable stratégie de prévention.

Une posture que partage le MNU : « Les employeurs et le gouvernement sont dans la réaction, alors qu’ils devraient agir en amont. Il faut s’attaquer à ces problèmes avant que quelque chose de grave ne se produise », estime Darlene Jackson.

Selon elle, il faudrait envisager des sanctions lorsqu’un employeur ne corrige pas un risque connu et qu’un incident survient.

Pour les établissements de santé manitobains, MASH retient trois grandes priorités : « renforcer leur capacité à assurer la santé et la sécurité au travail, mieux prévenir la violence grâce à l’évaluation des risques et à la formation, et mieux utiliser les données pour repérer les tendances avant que des blessures ne surviennent ».

Lorsqu’un incident survient malgré tout, l’organisme recommande de mener une enquête approfondie afin de traiter le problème à la racine plutôt que de « désigner un coupable ».

Une démarche dans laquelle MASH accompagne les établissements et qui doit réunir les différentes parties prenantes, explique la directrice des opérations.

Afin de faire profiter les établissements de santé de pratiques éprouvées en matière de sécurité, MASH collabore étroitement avec plusieurs partenaires au Manitoba et ailleurs au Canada.

Pamela McCallum cite notamment « l’outil ontarien RADIUS d’évaluation des risques psychologiques » et « le programme saskatchewanais PART de prévention de la violence », déjà adoptés par plusieurs organisations manitobaines.

MASH propose d’ailleurs ce dernier à l’HSB. Malgré son nom, Professional Assault Response Training, ce n’est pas de l’autodéfense.

Il apprend au personnel à repérer les signes d’escalade, évaluer les risques et désamorcer les situations. Le recours à une intervention physique reste réservé aux situations de danger immédiat.

« L’objectif demeure la prévention des incidents, la prise de décisions sécuritaires et la réduction des risques de blessures », précise la directrice des opérations.

Un effort à poursuivre

Paul Turenne estime que l’Hôpital Saint-Boniface est aujourd’hui plus sécuritaire qu’il ne l’était il y a quelques années.

L’HSB a d’ailleurs obtenu le renouvellement de sa certification « Certifié, SAIN et SAUF au travail » à la suite d’un audit de MASH mené en juin dernier, malgré son maintien sur la liste grise du MNU.

Bien que Darlene Jackson reconnaisse effectivement certains changements depuis le vote de février, cela reste selon elle insuffisant pour espérer lever la liste grise.

Le problème ne s’arrête toutefois pas aux murs de l’hôpital et reflète, selon Paul Turenne, une montée de la violence dans la société.

Pour Darlene Jackson, cette tendance s’est nettement accentuée dans les établissements de santé depuis la pandémie : « C’est presque comme si nous avions perdu notre boussole morale, comme si nous ne savions plus comment nous comporter en société. »

Face à ce problème généralisé au Manitoba, Pamela McCallum insiste, elle, sur la nécessité d’un effort collectif : « La prévention est la plus efficace lorsque les employeurs, les travailleurs, les syndicats, le gouvernement et des organismes comme MASH collaborent pour atteindre des objectifs communs en matière de sécurité. »

Initiative de journalisme local