Depuis une quinzaine de jours, le premier ministre du Manitoba, Wab Kinew, parle et répond régulièrement en français lors des débats de l’Assemblée législative.
Cette insistance ne doit rien au hasard, selon l’analyste Félix Mathieu, professeur au Département de droit de l’Université du Québec en Outaouais (UQO), où il enseigne la politique canadienne.
Pour Félix Mathieu, également ancien professeur de science politique de l’Université de Winnipeg, le geste relèverait moins d’un affrontement au quotidien que d’une stratégie de long terme.
« C’est plutôt orienté par rapport à la place que pourrait être appelée à jouer Wab Kinew, selon moi, sur la scène fédérale à moyen et long terme. C’est-à-dire que Wab Kinew a le profil d’un leader politique qui pourrait en venir à commander les plus hautes fonctions politiques de la Fédération canadienne.
« Wab Kinew est un redoutable acteur politique qui ne pense pas deux pas de poids, mais plusieurs coups à l’avance », résume Félix Mathieu.
Selon l’analyste, la cible n’est peut-être pas que le Manitoba, mais le Canada.
Si le premier ministre sautait en politique fédérale, il ne se tournerait pas vers le Nouveau Parti démocratique, qui « ne se porte pas très bien », mais vers le Parti libéral du Canada : un parti qui affiche des politiques sociales et identitaires de gauche tout en naviguant au centre-droit, voire à droite, sur le plan économique.
« Un certain équilibre que lui-même cherche à implanter dans ses politiques publiques, dans son agenda législatif », observe Félix Mathieu.
Le droit de s’exprimer en français
Face aux reproches, Wab Kinew plaide le simple exercice de son droit.
« Cette chambre est une institution bilingue, c’est-à-dire que ça ne dépend pas si la personne a posé la question en anglais ou en français, nous avons le droit, la responsabilité, de répondre en français ou en anglais », avait-il déclaré à l’Assemblée législative.
Un droit que protège l’article 23 de la Loi de 1870 sur le Manitoba, rappelle l’analyste, avant de remettre la controverse dans son contexte historique.
Entre 1890 et 1985, la très vaste majorité des lois manitobaines n’ont été adoptées qu’en anglais, une pratique plus tard déclarée inconstitutionnelle par la Cour suprême du Canada.
C’est ce passé, encore méconnu, que le premier ministre ravive à chaque réponse en français. En rappelant « le combat de tous les jours » de la francophonie manitobaine, il se forge une réputation de défenseur des communautés francophones en situation minoritaire, une corde qu’il avait déjà à son arc et qu’il consolide désormais.
De quoi le placer, selon Félix Mathieu, parmi les acteurs politiques de premier plan « pour le Canada des 15, 20, 30 prochaines années ».
La SFM réclame une utilisation « naturelle, visible et respectée » du français
La Société de la francophonie manitobaine (SFM) a à son tour pris position : elle appuie la normalisation du français dans toutes les sphères de la vie publique.
Elle rappelle qu’à la création du Manitoba, en 1870, les droits linguistiques des francophones étaient protégés grâce à l’intervention des Métis, avant que la province ne supprime le statut officiel du français en 1890, une mesure déclarée inconstitutionnelle en 1979, près de 90 ans plus tard.
Dans un communiqué, la SFM pose trois principes. D’abord, la place du français dans la vie publique : « son utilisation doit devenir naturelle, visible et respectée, peu importe le sujet abordé ».
Ensuite, le respect des deux langues officielles : « Si une personne élue était unilingue francophone, s’attendrait-on à ce que toute l’assemblée s’adresse à elle uniquement en français? », interpelle l’organisme, qui invite à réfléchir aux attentes imposées aux francophones et défend le choix de langue pour chaque personne élue, sans renoncement, tout en facilitant la compréhension des échanges.
Enfin, l’accès à l’interprétation : le public, les journalistes et celles et ceux qui suivent les débats doivent pouvoir les comprendre « dans la langue de leur choix », le droit de s’exprimer et celui d’être compris devant aller de pair.
« Bâtir un Manitoba véritablement bilingue, c’est faire en sorte que le français et l’anglais puissent être entendus, parlés, compris et respectés par toustes », conclut la SFM.
Une situation qui dépasse les frontières manitobaines
Wab Kinew politise-t-il la langue? C’est une question qui a pu revenir ces derniers jours dans les différentes analyses.
Félix Mathieu y répond par l’affirmatif, mais pas au sens étroit du terme.
« Le fait qu’il agisse ainsi l’amène à politiser la question, mais non pas au sens de la politique quotidienne avec un petit p, mais vraiment, il rappelle à quel point c’est un acte politique de parler une langue minoritaire et de l’entretenir. »
L’histoire a même dépassé les frontières manitobaines. Au Québec, par exemple, où cette histoire a aussi fait les manchettes, Wab Kinew intrigue et intéresse.
« Il intéresse plusieurs milieux plutôt associés à la gauche, chez qui on voit en lui justement un leader qui est non seulement placé pour être à l’avant-garde de la réconciliation, mais aussi par rapport à la francophonie, donc oui, c’est un acteur politique qu’on apprend à connaître au Québec », conclut Félix Mathieu.




