Face à un afflux d’inscriptions de dernière minute et à un manque d’employeurs prêts à se déplacer, le Conseil de développement économique des municipalités bilingues du Manitoba (CDEM) a choisi de reporter la quatrième édition de Destination Manitoba à 2027.

Au Maroc, où la tournée devait faire étape, l’organisme a enregistré plus de 30 fois le nombre de candidats attendus.

La Liberté s’est penchée sur les possibles raisons de cet engouement.

À quelques semaines de la quatrième édition de Destination Manitoba, le CDEM a finalement reporté l’évènement à 2027.

Cette décision, annoncée le 2 octobre, intervient seulement quelques jours après la fermeture des inscriptions, ouvertes du 15 au 30 septembre.

L’édition 2026 de Destination Manitoba devait se rendre au Maroc, au Bénin et en Côte d’Ivoire entre le 21 et le 30 octobre, afin de rencontrer les candidats francophones souhaitant travailler au Manitoba.

« C’est vraiment un report, ce n’est pas une annulation », insiste Salimata Soro, directrice de l’employabilité et de l’immigration économique du CDEM, qui se veut rassurante auprès des participants.

Une tournée à repenser

La principale raison du report : un afflux d’inscriptions inattendu, dépassant largement la capacité d’accueil prévue.

« L’objectif c’était de rencontrer environ peut-être 1 000, 1 200 personnes, pas plus que ça au Maroc. Quand on a vu 38 000 inscriptions, on s’est demandé : est-ce que ça aurait vraiment l’effet escompté? »

La directrice ajoute que les employeurs n’étaient pas assez nombreux à avoir répondu présent pour se rendre dans chaque pays aux côtés du CDEM, ce qu’elle attribue à une période moins propice, en pleine rentrée.

« Beaucoup d’employeurs avaient donné des offres d’emploi pour qu’on recrute pour eux. Nous, on voulait plus une présence physique. »

Selon Salimata Soro, le CDEM a initialement envisagé des ajustements pendant la période d’inscription, notamment pour trouver une salle plus grande au Maroc.

Mais le manque de temps rendait cela trop compliqué.

« C’est dans la dernière semaine qu’on a vraiment eu un gros nombre d’inscriptions. C’est comme si tout le monde avait attendu la dernière minute pour s’inscrire et c’est là qu’on a commencé à s’inquiéter pour la tenue efficace de Destination Manitoba. »

Le CDEM a donc pris la décision « plus responsable » de reporter l’évènement : « Tout ça mis ensemble, on s’est dit que l’idéal, vraiment, c’était de repenser et de mieux préparer la mission avant de s’y aventurer à nouveau. »

Un engouement aux causes sociologiques

Pour comprendre cet immense engouement marocain pour l’immigration au Canada, La Liberté s’est entretenue avec Mehdi Alioua, professeur associé de l’Université internationale de Rabat, au Maroc, rattaché à Sciences Po Rabat.

Le docteur en sociologie y voit plusieurs pistes d’explication.

« Il y a un très fort désir d’immigration qui traverse toutes les catégories sociales marocaines, même les personnes qui sont dans la meilleure situation sociale », explique le professeur.

Il décrit le Maroc comme une société organisée autour des migrations internationales et du maintien des liens à distance, « un vrai carrefour migratoire ».

Docteur en sociologie de l’Université de Toulouse, Mehdi Alioua enseigne notamment la sociologie des migrations internationales et la sociologie de la globalisation à Sciences Po Rabat.
Docteur en sociologie de l’Université de Toulouse, Mehdi Alioua enseigne notamment la sociologie des migrations internationales et la sociologie de la globalisation à Sciences Po Rabat. (photo : gracieuseté)

Selon lui, presque 6 millions de ressortissants vivent à l’étranger, un chiffre en progression constante, pour une population marocaine d’environ 37 millions.

Le pays fait partie, avec notamment les Philippines et le Mexique, de ceux où la proportion de ressortissants vivant à l’étranger est la plus élevée, précise-t-il.

Le sociologue évoque aussi « une crise sociale, une crise de confiance très importante au Maroc », avec un chômage particulièrement élevé chez les jeunes.

Malgré les progrès de l’accès aux études depuis une vingtaine d’années, il estime que la réussite scolaire ne « porte pas ses fruits » : la croissance économique ne crée pas suffisamment d’emplois pour cette jeunesse plus formée.

« Même lorsqu’il y en a, ils sont mal payés, et parfois même sans sécurité sociale, sans droits. »

Face à un ascenseur social en panne, la migration représente alors une porte de sortie : « Ça leur permet de substituer à une mobilité sociale difficile à obtenir une mobilité géographique. Partir ailleurs, c’est l’univers des possibles qui s’ouvre à soi, c’est améliorer sa condition, et c’est ce qui n’était pas toujours possible sur place. »

À ces difficultés s’ajoute une recherche d’autonomie et de liberté, notamment chez les jeunes.

Le sociologue décrit une « décohabitation intergénérationnelle » amorcée il y a une vingtaine d’années et une occidentalisation du mode de vie, surtout dans les villes.

Jeunes et moins jeunes « veulent vivre dans leur appartement », explique-t-il.

Mais tous n’ont pas les moyens financiers de vivre cette indépendance, qu’ils espèrent trouver en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord, destinations où la diaspora marocaine est déjà présente.

Le désir de « pouvoir vivre sa vie librement comme on l’entend » et « d’être respecté dans ses choix » peut aussi expliquer pourquoi des personnes déjà favorisées souhaitent partir, souligne Mehdi Alioua.

Enfin, il évoque une diminution des visas accordés aux Marocains pour l’Europe.

Depuis le début de l’année, l’Espagne aurait notamment délivré « moitié moins de visas » que sur la même période des années précédentes.

« Les Marocains qui avaient l’habitude de circuler beaucoup plus facilement vers l’Espagne n’ont plus cette possibilité. Et de manière générale, il y a beaucoup moins de visas Schengen. Il est donc possible que, simplement, le flux assez permanent de demandes d’émigration vers différents pays des Marocains se soit reporté un peu plus fortement sur le Canada. »

Le virtuel prend le relais

La quatrième édition de Destination Manitoba sera donc bien reportée à 2027, sans date connue au moment d’écrire ces lignes, avec les mêmes destinations au programme.

« On y travaille en ce moment parce qu’il faut voir avec les hôtels, les salles sur place, quelle date leur conviendrait. Mais on espère trouver quelque chose avant la fin de ce mois-là. »

D’ici là, le CDEM va inviter tous les inscrits dans les prochains jours à une session d’information en ligne sur les démarches d’immigration.

« Ça va être quelque chose qui va être fait plus ou moins en direct. Donc, les gens pourront poser des questions, non seulement à un agent de la Province du Manitoba, mais aussi à nos spécialistes en emploi et immigration. »

Faute de présentiel, le recrutement pourra lui aussi se poursuivre à distance.

Salimata Soro explique que le CDEM recueillera les CV des personnes répondant aux qualifications des postes proposés pour les transmettre aux employeurs.

Ceux-ci décideront plus tard des suites à y donner.

« En général, s’ils sont intéressés par le profil, ils prévoient un entretien en ligne. »

Pour les employeurs qui avaient déjà confié leurs offres au CDEM, le report aura donc peu d’incidence, selon Salimata Soro, puisque les entretiens auraient eu lieu en ligne de toute façon.

Cette dernière reconnaît toutefois qu’une rencontre sur place « est toujours mieux appréciée de tout le monde qu’une session en ligne ».

« Donc, le report va peut-être nous permettre d’avoir non seulement plus d’employeurs, mais plus d’employeurs qui sont prêts à se déplacer dans ces différents pays de façon physique. »

Quelles retombées à la clé?

Il est difficile, pour Salimata Soro, d’estimer les résultats qu’aurait pu produire cette quatrième édition.

« On ne peut pas vraiment les quantifier avant d’avoir été sur place, avant d’avoir vu le résultat des entretiens d’embauche », explique-t-elle.

Les résultats des éditions précédentes prennent également du temps à se concrétiser, les démarches d’immigration pouvant durer environ deux ans, selon elle.

Elle évoque « au moins une cinquantaine de personnes » arrivées au Manitoba depuis la première édition et qui y vivent désormais comme résidentes permanentes.

D’autres candidats n’ont cependant pas pu venir en raison, par exemple, d’éléments manquants dans leur dossier, précise-t-elle.

Pour illustrer un succès de Destination Manitoba, elle cite les 12 personnes recrutées en Côte d’Ivoire par un employeur lors de l’édition précédente, qui travaillent aujourd’hui à temps plein dans la petite enfance au Manitoba.

Arrivées avec un permis de travail, elles ont « l’intention de rester ici et d’obtenir une résidence permanente ».

En attendant 2027, le CDEM compte donc profiter de ce répit pour adapter la tournée à ce nouvel afflux de candidats à l’immigration et être en mesure de mieux répondre à leurs attentes.

Initiative de journalisme local