La hausse des incidents envers le personnel de soutien invite à se questionner sur l’accompagnement des élèves, les pratiques d’inclusion et les moyens accordés aux écoles.
À travers des données récoltées auprès de la Winnipeg School Division (WSD) au cours de l’année scolaire 2025/2026, le Syndicat des employés généraux et du gouvernement du Manitoba (MGEU) constatait une augmentation significative des incidents violents des élèves envers le personnel de soutien éducatif.
En 2022-2023, l’on rapportait 884 incidents violents. Ce chiffre se porte désormais à 1 925, soit une augmentation de 118 %.
Le rapport mentionne notamment des cas de morsures, de coups de pieds, coups de poings et de griffures.
Après 30 ans passés dans le système scolaire publique, le chroniqueur spécialiste en éducation Simon Laplante n’est pas surpris par les résultats du rapport.
« C’est une réalité qui affecte de nombreuses divisions scolaires. On a de plus en plus d’enfants avec des troubles du comportement difficiles à gérer. Les enfants nous arrivent avec toutes sortes de difficultés comportementales et certains ont des comportements violents. »
L’augmentation des incidents violents semble être une réalité que l’on observe également du côté de la Division scolaire franco-manitobaine (DSFM).
Alain Laberge, directeur général sortant de la DSFM indique que ces récurrences grimpent depuis « des années ».
Il en appelle toutefois à la nuance et à la précision. « Un incident de violence reste un incident de violence, mais ils n’ont pas tous la même provenance. »
Jen Theule est professeure au Département de psychologie de l’Université du Manitoba, elle travaille notamment sur les relations parents-enfants, les difficultés psychologiques chez les jeunes et la psychologie clinique et scolaire.
D’abord, elle souligne que la tendance s’observe partout dans le monde occidental depuis la pandémie de COVID-19.
« Nous avons vu une augmentation de l’agressivité chez les élèves en même temps que des difficultés au niveau de leur santé mentale. »
Faut-il comprendre qu’il existe un lien direct entre la santé mentale des élèves et leur disposition à adopter des comportements violents?
« C’est vrai la plupart du temps. Plus les enfants sont jeunes, plus souvent l’agression survient comme une façon d’exprimer la détresse. En psychologie, on dit que le comportement est une forme de communication. Nous savons que la pandémie a eu des répercussions importantes sur la santé mentale des jeunes, en diminuant leurs interactions sociales, leurs compétences scolaires et en augmentant leur isolement. »
Même si plusieurs facteurs connexes peuvent être pris en compte, la psychologue pointe notamment du doigt, des tendances parentales plus « permissives » qui pourraient s’avérer « inutiles en termes d’enseignement des capacités régulatrices chez l’enfant ».
Elle précise qu’il est toutefois difficile de prouver un lien direct entre ces facteurs et les comportements plus agressifs.
Conséquences de l’inclusion?
Jen Theule explique aussi, que beaucoup des enfants concernés par les comportements agressifs ont souvent des besoins spécifiques.
« On parle souvent d’enfants non-verbaux, qui peuvent avoir des difficultés de développement mental et intellectuel, ils peuvent être sur le spectre de l’autisme. Ceux-là peuvent exprimer leurs besoins et leur détresse à travers l’agression. »
Même si ce n’est pas systématique, précise-t-elle.
À ce propos, le rapport du MGEU distingue justement deux types d’étudiants, parmi les 1 925 incidents impliquant des élèves.
Ceux avec des besoins spécifiques et les autres. Ils représentent respectivement 932 et 993 incidents du total compilé.
Quant à savoir quelles sont les raisons qui peuvent expliquer une intensification des comportements violents chez les enfants aux besoins spécifiques, Jen Theule estime que les stratégies scolaires d’inclusion peuvent l’expliquer en partie.
S’il s’agit d’un système qui fonctionne très bien pour certains élèves, la psychologue fait valoir que cela peut accentuer les inégalités.
« Les programmes pour les élèves avec des besoins plus élevés disparaissent et on les intègre dans des classes régulières. Or on ne peut pas toujours soutenir ces jeunes-là. Ils ont parfois besoin que les lumières soient moins fortes, que les classes soient plus silencieuses, il y a parfois trop de monde pour eux, le niveau attendu est peut-être trop élevé. Tous ces éléments peuvent être des déclencheurs. »
Dans ce contexte, l’intervention des assistants d’éducation est importante pour contrebalancer cela.
D’ailleurs dans le rapport du MGEU l’on apprend que ce sont eux qui sont le plus largement la cible de ces violences.
Alain Laberge, qui est aussi orthopédagogue de formation, explique avoir vécu la transition vers la disparition graduelle des classes réservées aux enfants avec des besoins spécifiques.
« Ils étaient systématiquement sortis des classes pour travailler avec des orthopédagogues et des psychoéducateurs. Il y avait un certain succès, mais il n’y avait pas d’inclusion. La question qu’il faut se poser, et je sais qu’elle est paradoxale, c’est jusqu’où peut-on inclure?
« Si les enfants n’ont pas les outils pour être dans cet environnement-là, c’est clair qu’il y aura un impact négatif quelque part. Lorsque l’on regarde nos enseignants, qui font un excellent travail, à la base ce ne sont pas des orthopédagogues, ils ont besoin d’aide eux aussi. Je crois en l’inclusion mais elle doit être faite au bon moment et avec les bons outils. »
Le directeur général sortant souligne le besoin d’éviter de placer les élèves dans des positions où ils se confrontent à l’échec.
Simon Laplante, quant à lui, pense que les initiatives d’inclusion gagneraient à être repensées.
« Il faut la redéfinir, l’inclusion n’est pas une question de géographie mais de succès académique pour chaque enfant. »
Et les recherches sur le sujet, rejoignent un peu cette conclusion.
Ces dernières mettent en exergue tout un panel d’effets bénéfiques à l’instar de meilleures performances, un meilleur développement des compétences sociales ainsi qu’une réduction de la stigmatisation.
Néanmoins, elles prônent aussi la nécessité de planifier au cas par cas. La Liberté n’a pas été en mesure de trouver des données probantes nationales sur l’évolution du nombre d’élèves aux besoins spécifiques scolarisés en milieu ordinaire.
Cependant, au Québec par exemple, le ministère de l’éducation indiquait que leur nombre avait doublé entre 2015 et 2025.
Un manque de ressources humaines?
C’est l’un des points mis de l’avant par le MGEU : « Les effectifs ne correspondent pas aux besoins mis en évidence par les chiffres. »
La déclaration concerne ici les assistants d’éducation. Toutefois, Matt Henderson, le directeur général de la WSD, déclarait auprès de nos collègues anglophones de CTV News, que sa division avait embauché 300 enseignants et 300 assistants d’éducation supplémentaires au cours des trois dernières années.
La ministre de l’Éducation Tracy Schmidt, elle, affirme que 830 nouveaux assistants d’éducation ont rejoint le circuit académique de la province depuis l’élection du gouvernement NPD.
À la DSFM, « on a des orthopédagogues, mais il nous en faudrait plus ».
Il existe plusieurs programmes d’aide et d’appui, mais le constat est le suivant : « le nombre d’élèves avec des besoins spécifiques augmente », nous dit Alain Laberge.
« Quand on augmente une population, on a besoin de changer nos formules et de recevoir plus de financement. »
De plus, le directeur général sortant souligne l’importance d’avoir des structures d’accompagnement parallèle.
L’on peut penser à l’organisme St.Amant par exemple, par lequel la DSFM passe déjà pour certains de ses élèves. Toutefois cela a un coût.
« Pour nous, explique Alain Laberge, si l’un de nos élèves doit se rendre à St.Amant tous les jours sur une année complète ça peut se chiffrer à près de 60 000 $. Et nous on reçoit 16 000 $ pour un enfant de la part du ministère. »
Selon Jen Theule, la solution passe par une réflexion sur la notion d’inclusion et d’équité.
Pour éviter de perdre certains élèves sur l’autel de l’inclusion, « il faut repenser créativement à ce qui peut fonctionner ».
« L’idée que tout le monde doit partager la même salle de classe n’est peut-être pas forcément équitable. Les hauts niveaux d’agression suggèrent clairement que les besoins des enfants ne sont pas complètement satisfaits. »

