Éditorial par Jean-Pierre Dubé

LA LIBERTÉ DU 3 AU 9 OCTOBRE  2012

Lorsqu’un fou du roi a fait son entrée en dansant et virevoltant, on a cru que c’était un petit interlude planifié. Les quelques centaines de personnes réunies dans un rallye de la Société franco-manitobaine (SFM) l’ont ensuite regardé distribuer vitement des feuilles brochées. La performance a duré 20 secondes et le joker a disparu comme il était venu.

C’était à l’École Pierre-Radisson, au Parc Windsor, en 1970. Les participants ont pris connaissance des tracts : une série de caricatures visant à discréditer le président de la SFM dans diverses situations, couronné ou entouré de sosies répétant son nom. Des participants choqués se présentent au micro pour dénoncer le scandale.

C’était les premières années de la SFM, déchirée entre l’ancienne garde du repli franco-catholique et la nouvelle génération exigeant un renouveau laïque et démocratique. Certains instigateurs du changement avaient perdu tout espoir et voyaient en Étienne Gaboury le nouveau tyran, chargé d’aiguiller la transition.

Il a fallu attendre près d’un demi-siècle pour le récit de la transformation qui entraîna en 1968 la fin de l’Association d’éducation des Canadiens-français du Manitoba. Les Éditions du Blé ont lancé le 29 septembre La Révolution tranquille au Manitoba français, l’essai du politologue Raymond Hébert. Le natif de Boniface était l’acteur-clé du groupe qui a déclenché chez nous l’équivalent, de la Révolution tranquille au Québec.

L’œuvre de 360 pages se lit comme un roman. On est tout de suite subjugué par la passion de l’auteur et par son plaisir de nous révéler les coulisses de la prise de conscience sociale et culturelle de collégiens influencés par les jésuites. Issu d’une lignée de malcommodes, comme il l’avoue, Raymond Hébert a bien joué son rôle d’apprenti quand à l’âge de 20 ans il est tombé dans la marmite journalistique. À titre de rédacteur du journal bilingue de Saint-Boniface, The Courier / Le Courrier, il a publié entre 1964 et 1968 de nombreux textes critiques des éminences grises.

Dans cette œuvre à saveur autobiographique, l’ancien journaliste ne se contente pas de nous livrer son point de vue. Il nomme ses alliés et ses adversaires, il donne une voix et un visage aux frondeurs et tyrans. Les sources sont nombreuses et documentées, mais ce n’est pas un professeur qui parle. On a tout à coup le sens que les années de libération, on les a aussi vécues comme aux États-Unis et en Europe, même si on n’en voyait que la fumée à l’époque. Raymond Hébert nous entraîne dans le brasier.

Les dessous de la crise sont révélés, en commençant par les liens d’influence entre l’archevêché de Saint-Boniface, le journal oblat La Liberté et le Patriote, la société secrète de l’Ordre de Jacques-Cartier et la moins secrète des Chevaliers de Colomb. On a parfois l’impression de se trouver dans le Code Da Vinci de Dan Brown, en train de suivre les grenouillages d’une vieille confrérie bien décidée de s’accrocher à ses mythes agonisants.

À la fin, les jeunes ont eu raison : ils ont démoli la paroisse du 19e siècle et lancé une société ouverte sur le monde. En osant s’exprimer librement, ils ont triomphé d’une censure nommée dans cette lettre au Courrier d’avril 1966 : « Ces quelques lignes sont écrites… simplement dans le but de sauvegarder le respect de l’autorité. »

Dans les milieux où l’on tente de maintenir un équilibre fécond entre l’harmonie stratégique et le débat ouvert, où les insatisfaits sont parfois étouffés, récupérés ou exclus, c’est rafraîchissant de trouver quelqu’un dire ce qu’il pense. Chez nous, il en reste encore. C’est ça aussi qu’on peut célébrer avec l’impénitent et irrécupérable Raymond Hébert.

Le manque de respect est nécessaire.

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