Deux premières réussies!

Depuis quatre ans, l’Orchestre symphonique de Winnipeg organise un festival autochtone qui se termine par un grand concert célébrant les cultures autochtones d’ici et d’ailleurs. Sous le thème du sacre du printemps, le concert de cette année explorait les cultures autochtones du Canada, de l’Argentine et des pays slaves, comprenant deux oeuvres en première à l’oirchestre.

L’OSW a d’abord présenté en première canadienne Mijidwewinan (Messages), de la compositrice amérindienne, originaire de l’Ile Malitoulin, en Ontario, Barbara Croall. Messages est une oeuvre sur les changements climatiques qui a été commandée et créée par l’orchestre de la Wesleyan University, au Wisconsin.

D’origine Odawa, Mme Croall se consacre à des programmes éducatifs en plein air basés sur les traditions Anishinaabe et à la composition musicale. Elle a récemment été compositrice en résidence au Centre d’art de Saint-Norbert, au Manitoba.  Depuis 1995 elle compose de la musique et joue des instruments traditionnels Anishinaabe. Elle a fait aussi des études avancées en composition de musique classique. Elle a écrit des oeuvres pour solistes, petit et grand ensembles de musique de chambre, orchestre symphonique ainsi que pour le cinéma, la danse et le théâtre. Elle est diplômée de la Hochschule für Musik de Munich et de l’Université de Toronto, où elle a mérité le Prix de composition Glenn Gould en 1989.

Mijidwewinan (Messages) embrasse l’espace d’une journée dans le temps d’un rêve. Elle est sensée évoquer un voyage guidé par l’Étoile du matin (Waaban-Anang) et l’Étoile du soir (Ningaabi-Anang) à travers la nuit, la pénombre, l’aube, le matin, l’après-midi, le crépuscule et le soir, sur une terre en crise à cause de la négligence humaine et du gaspillage des ressources. Les guides rappellent les enseignements des ancêtres.

L’oeuvre est très impressionnante. Mme Croall réussit à créer des ambiances sonores très subtiles qui révèlent un sens exceptionnel de l’orchestration. Elle a été superbement exécutée par l’orchestre. Comme soliste, elle a une prestance très solennelle qui fait penser à une prophétesse. Ses déclamations parlées et chantées sont touchantes même si on n’en comprend pas le contenu. L’ensemble a un caractère sacré qui interpelle et invite au recueillement. Il est regrettable que la traduction des paroles n’ait pas été incluse dans le programme. L’audition aurait aussi été enrichie par la projection d’images.

La seconde oeuvre au programme, le Concerto pour bandonéon, d’Astor Piazzolla, nous a transportés en Argentine. L’inclusion de cette oeuvre dans un festival de musique autochtone pourrait se justifier par les lointaines origines africaines du tango. Cette danse s’est développée en Argentine à la fin du 19e siècle au sein de la communauté noire issue de l’esclavage et s’est métissée au contact des européens de diverses origines qui peuplaient la région du Rio de la Plata, dont Buenos Aires était la métropole. Le bandonéon, instrument à vent et clavier, apparenté à l’accordéon, inventé en Allemagne au milieu du 19e s. pour accompagner le folklore d’Europe Centrale, est apparu en Argentine à la fin du 19e s. et est rapidement devenu l’instrument emblématique du tango.

Le nom d’Astor Piazzolla est étroitement associé aux airs et aux styles du tango argentin.  Compositeur talentueux, il a exploré toutes les subtilités de cette danse bien au-delà de sa sensualité caractéristique. Le Concerto pour bandonéon a été nommé “Aconcagua” par l’éditeur de Piazzola Aldo Pagani parce qu’il considérait cette oeuvre comme “le sommet de l’oeuvre d’Astor comme l’Aconcagua est le sommet de l’Amérique du Sud”.

Le tango, aux pas marchés qui vont dans toutes les directions, évoque chez certains le voyage. Le concerto peut en effet faire penser à un voyage intérieur dans le méandre des émotions profondes du compositeur. La musique est dense avec des couleurs très chaudes. À l’orchestre, les rythmes sont bien marqués, le mouvement est fluide et merveilleusement nuancé. Virtuose du bandonéon, Daniel Binelli est considéré comme l’un des plus grands interprètes de la musique d’Astor Piazzola. Il joue avec beaucoup d’intensité, debout à la manière de Piazzola, le pied droit posé sur un tabouret, le bandonéon posé sur le genoux. L’effet visuel du soliste qui semble danser avec son instrument qui s’ouvre, se referme, s’étire et se tord est impressionnant. Malheureusement, la puissance de l’instrument ne fait pas toujours le poids devant l’orchestre. On a installé un petit système d’amplification qui était insuffisant. Cela a peut-être été corrigé pour la reprise du lendemain. Exécuté pour la première fois par l’OSW, ce fut une belle réussite.

Le Sacre du printemps, d’Igor Stravinsky, présenté en deuxième partie du concert, est l’une des oeuvres qui a le plus marqué la musique du 20e siècle. C’est sans doute son caractère primitif, inspiré du paganisme des anciens slaves, qui a justifié l’inclusion de cette oeuvre au programme et orienté la chorégraphie imaginée par Odette Heyn avec la participation de danseurs de l’École de danse contemporaine et du Aboriginal School of Dance Ensemble.

Stravinsky voulait exprimer “l’arrivée du printemps, la magnificence du réveil de la nature et de l’éclosion de la vie”, inspiré par les souvenirs de son enfance en Russie, de “la terre qui se craquelait” comme il disait. Il a imaginé un libretto avec son ami Nicholas Roerich, un spécialiste des vieilles légendes slaves, en puisant dans les anciens textes slaves sur le bonheur terrestre. La musique devait être radicalement nouvelle, différente de tout ce qui avait été écrit auparavant. “Je n’ai suivi aucun plan”, écrit Stravinsky , “j’ai entendu et j’ai écrit ce que j’ai entendu.”

La première, au Théâtre des Champs-Elysées le 29 mai 1913, a été très mal accueillie et a provoqué un chahut mémorable dans la salle. Selon certains, le public rejetait autant, sinon davantage, la chorégraphie de Vaslav Nijinski, exécutée par la compagnie des Ballets russes, que la musique de Stravinsky, que le chef  Pierre Monteux, conservant son calme, dirigea jusqu’à la fin. C’est l’exécution de l’oeuvre en concert qui a permis peu à peu aux auditoires d’apprivoiser cette musique nouvelle et de l’apprécier. Après moins d’un an l’oeuvre au style révolutionnaire était déjà mieux acceptée et en avril 1914 Stravinsky est porté en triomphe dans les rues par ses admirateurs après une présentation du Sacre en concert à Paris. Mais presque 100 ans après sa création, Le Sacre du printemps demeure une oeuvre qui ne plaît pas à tous et il n’est pas rare de voir des salles moins remplies lorsqu’elle est programmée ou des auditeurs quitter à l’entracte, avant son exécution. Cela ne s’est pas produit à ce concert, plusieurs parents et amis des danseurs ayant pris la place de nombreux habitués qui ne se sont pas présentés pour ce programme.

Dans une mise en scène qui attirait davantage l’attention sur la chorégraphie et que sur la musique, il ne s’est rien produit pour faire scandale ou faire vivre une expérience mémorable dans ce que nous avons vu et entendu. La chorégraphie de Mme Heyn, qui jumelait un ensemble de danse moderne et un ensemble de danse aborigène, était répétitive et par moments ennuyante. On sentait une volonté d’exprimer quelque chose qui soit en lien avec l’intention musicale, mais les scènes n’étaient pas assez définies pour en révéler le sens. Tout ce mouvement en avant scène détournait même l’attention de la musique, d’autant plus que l’orchestre était à peine visible au fond de la scène. Ce que nous avons entendu était cependant de très bonne facture et aurait sans doute été mieux apprécié sans la chorégraphie. Bref, cette exécution a laissé l’impression d’un spectacle de fin d’année présenté par les élèves les plus avancés d’une école de danse.

 

Mijidwewinan (Messages),  Barbara Croall

Concerto pour bandonéon, Astor Piazzolla

Le Sacre du printemps, Igor Stravinsky

Le vendredi 12 octobre, Salle de concert du Centenaire, Winnipeg

Alexander Mickelthwate, chef

Daniel Binelli, bandonéon

Barbara Croall, voix et instruments Ojibwe et Odawa

Odette Heyn-Projects; Odette Heyn, chorégraphe et directrice

Aboriginal School of Dance Ensemble, Buffy Handel, chorégraphe et danseuse

 

 

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