Éditorial par Jean-Pierre Dubé

LA LIBERTÉ DU  DU 7 AU 13 NOVEMBRE 2012

Au cours des années 1960, Georges et Anita Forest prirent l’habitude de se balader dans Saint-Boniface en costume de Voyageurs du siècle précédent, avec capot de laine et ceinture fléchée. Une intention avait germé qui allait contribuer à faire de cette décennie un point tournant dans l’histoire du Manitoba.

Dans la révolution socioculturelle des Franco-Manitobains, il y avait au programme quelques règlements de compte. D’abord la réhabilitation du Voyageur fondant la société métisse et la justice envers le héros national. Puis, il y avait le statut linguistique, une plaie ouverte depuis l’abolition de la dualité en 1890.

L’année du centenaire, en 1970, le premier Festival du Voyageur avait lieu à Saint-Boniface, avec le couple Forest comme Voyageurs officiels. Georges écopait en 1976 d’une contravention unilingue et lançait une cause sur la validité des lois manitobaines. La démarche fut controversée, mais le malcommode persista de tribunal en tribunal. La Cour suprême lui donna raison et déclara invalide certaines dispositions législatives, ouvrant la porte à une contestation des lois unilingues. Georges Forest devint ainsi le père des services en langue française au Manitoba, dont en matière de justice.

Centenaire obligeant, l’administration néo-démocrate commissionna une statue pour enfin reconnaître le fondateur Louis Riel. Le projet du sculpteur Marcien Lemay fut choisi parmi une vingtaine de soumissions pour la bourse de 30 000 $. Le chef-d’œuvre montre un héros tourmenté afin de transmettre « la souffrance de l’homme qui se sacrifie pour ses croyances », dans les mots de l’artiste.

La statue fut immédiatement controversée. Si l’œuvre reflétait le Riel de ses poèmes, elle apparut pour certains comme une monstruosité dans les jardins du 450 Broadway. Sa nudité choqua des Métis qui attendaient non pas l’image d’un martyr, mais d’un homme d’État, le Riel digne et déterminé des photos.
Vingt ans plus tard, la statue fut retirée, même si un groupe de personnes s’y étaient enchaînées. En 1995, sous la pression des étudiants, le Collège universitaire de Saint-Boniface obtint la permission d’installer l’œuvre devant l’établissement, pas très loin de la tombe de Riel.

Avec la participation de la Manitoba Metis Federation, la Province lança un nouveau concours doté d’une commission de 200 000 $, remportée par le sculpteur Miguel Joyal. En 1996, le Riel en costume d’époque, tenant un parchemin et portant une ceinture fléchée, fut dévoilé dans l’euphorie derrière la Législature.
Entre-temps, un Comité du centenaire de la mort de Riel avait consulté le public et commandé un buste à l’artiste Réal Bérard, au prix de 50 000 $. L’œuvre acclamée, exprimant l’âme du héros et du peuple métis, fut installée en 1989 devant le Musée de Saint-Boniface.

Ces trois sculptures dégagent une perspective sur la complexité du personnage de Riel où chacun trouve son compte.

La morale de cette histoire? Si le moment est venu de reconnaître Georges Forest, décédé en 1990, n’est-il pas utile d’explorer les conditions à réunir pour assurer le succès de la démarche? Disposer d’autorité, de fonds et d’un lieu n’est pas en soi garant de réussite. L’expérience démontre clairement que la consultation est toute autant essentielle.

Le Comité du monument Georges Forest parrainé par la Chorale des Intrépides peut-il réunir les conditions favorables? On peut en douter : la moitié des membres ont récemment démissionné.

Il est prématuré de choisir maintenant une œuvre et un artiste. Qui s’engagerait dans un contrat de 100 000 $ et plus? Le défi du Comité n’est pas une statue, mais son propre statut. La Chorale a-t-elle une mission, une expérience et une expertise compatibles avec le projet et les ressources pour le mener à terme?

Pour réussir, les instigateurs ne doivent-ils pas connaître la volonté des Manitobains qui seront appelés à payer la note? C’est le moment de proposer une démarche pour en arriver à un consensus sur la contribution de Forest que l’on veut honorer ainsi que le monument, le message, le lieu et le moment appropriés.

La morale de la morale? Rien ne sert de courir. On a mis 100 ans à reconnaître Riel.

 

 

 

LAISSER UN COMMENTAIRE

Veuillez entrez votre commentaire!
Veuillez entrer votre nom ici