Éditorial par Jean-Pierre Dubé

LA LIBERTÉ DU 14 AU 20 NOVEMBRE 2012

 

Soir et matin, 50 000 Italiens traversent la frontière suisse pour travailler dans le Canton du Tessin, le seul sous l’arc des Alpes. C’est beaucoup quand on pense que la population de l’unique canton italophone est de 350 000, constituant la deuxième minorité de langue officielle, avec 4,5 % des huit millions de Suisses.

La Confédération helvétique (CH) n’a pas de dette. Les salaires y sont le double qu’ailleurs, comme le coût de la vie. Les principales industries : finance, pharmaceutique, technologie et tourisme. Un cours s’impose pour commander le caffè, qui se décline infiniment. Pas d’obésité en Suisse : les priorités alimentaires sont, dans l’ordre : le goût, la santé et, en 10e place, le prix. Mais les cerveaux?

Socialement parlant, les groupes alémaniques et romands ont toujours considéré les Tessinois comme des brutes sans éducation, sortant du bois. Mais le Tessin, où l’on parle anglais et trois langues officielles, possède un des 330 World Trade Centers (WTC) du monde. Il est dans une petite ville parmi les plus opulentes d’Europe, Lugano, située dans l’axe principal de commerce du continent. Même Hannibal est passé par là avec ses éléphants.

En Suisse romande, à l’Ouest, on compte deux WTC. La population des six cantons francophones de cette première minorité nationale s’élève à 1,8 millions. Comme les Québécois, les industrieux romands se comportent en majoritaires. Le PIB de la région du lac Léman double celui du pays. Berne et Zurich jalousent le rayonnement global de Genève.

Cette ville compte une vingtaine de sièges sociaux internationaux, huit reliés à l’ONU et d’autres en commerce, éducation et santé. On y trouve aussi les bureaux d’une vingtaine d’agences (Banque mondiale, FMI, UNESCO) et de nombreux sièges d’entreprises. Moins Babel et plus Pentecôte avec son concert de langues, la Suisse accueille les think tank parmi les plus influents grâce aux instituts de recherche, universités et partenariats du privé.

Et nous voici au nouveau WTC bilingue de Winnipeg, né dans une crèche située dans l’axe principal de commerce du continent. Même les Jets sont passés et revenus par là.

Cette histoire commence avec une toute petite tribu d’exogames issue de la plus grande entreprise commerciale de l’histoire : la traite des fourrures. Après avoir mené pendant 100 ans la défense, l’économie et la politique coloniales, le groupe francophone se fait refouler. C’est très compliqué, mais un autre siècle plus tard, on surgit des forêts pour chercher sa place, dans la foulée de révolutions tranquilles.

Devant l’impasse politique, les francophones du Manitoba deviennent les premiers au Canada à recourir systématiquement aux tribunaux. Les gains sont suffisants pour les propulser dans un développement fulgurant. De pauvre comme Job, le franco va devenir prospère et en santé avec des vagues de jobs en développement communautaire, enseignement et service publique.

Comme la minorité ne peut pas s’épanouir tout seule, elle travaille avec des municipalités bilingues, ouvre ses établissements culturels, éducatifs et économiques aux locuteurs de bonne volonté, se donne une classe créative continentale, une université aux visées stratégiques et une agence bilingue d’échanges commerciaux. Et maintenant un WTC. Pour faire what?

Voitures, maisons et bedaines plus grosses, voyages plus longs en Floride? Bœuf haché à Costco, café à Tim’s et ampoules à Ikea pour 99 cents?

On veut s’épanouir davantage. Mais pour avoir encore plus du goût et de culture, d’expertise et de respect, ne faut-il pas apprendre et investir pendant des générations?

On ne sait pas ce qui s’en vient, mais une intention serait en train d’émerger. C’est le moment des grandes questions. Quel est le génie que cet espace bilingue peut offrir au monde? Quels fondements et forces peuvent générer des expertises uniques et durables? Quels partenariats peuvent se créer pour féconder une réflexion originale et d’envergure?

La chasse et la pèche, on pourrait les limiter au weekend. Si on veut que les autres traversent nos frontières les jours de semaine pour une qualité de vie.

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