Éditorial par Jean-Pierre Dubé

LA LIBERTÉ  DU 13 AU 19 FÉVRIER 2013

On avait coutume, dans le milieu associatif, de ne jamais se comparer aux Indiens, ces éternels misérables incapables de gérer leurs subventions ni de revendiquer. Mais la roue de la fortune continue de tourner.

De nos jours, de moins en moins de Canadiens se déclarent francophones tandis que de plus en plus se déclarent Autochtones. L’exogamie divise les francophones, mais multiplie les Autochtones. Les Premières nations misent sur les enfants et reprennent leur place. Ils ne sont plus idle pendant que les francophones roulent en neutre.

Comment mesurer l’écart entre les deux? En buvant du caribou au Festival ce vendredi 15, regardez sur votre portable la 20e édition des Prix nationaux d’excellence décernés aux Autochtones au Réseau de télévision des peuples autochtones (APTN). 14 personnalités marquantes seront honorées dans le cadre d’un grand spectacle musical.

Fondé en 2000, l’APTN est le premier réseau national autochtone au monde. Il s’est taillé une place parmi les services obligatoires offerts à tous les Canadiens par les distributeurs par câble, en vertu d’une ordonnance du Conseil de la radiodiffusion et les télécommunications canadiennes (CRTC). Il profite d’un tarif mensuel de 25 cents l’abonné qui lui rapporte 32,5 millions $ sur un total de 38 millions $ de revenus, selon le Rapport annuel 2011, titré : Sharing Our Stories.

Ça fait rêver, non?

Pour la perspective, rappelons la récente tentative de sauver le Fonds pour l’amélioration de la programmation locale destiné aux télés régionales de Radio-Canada. C’est un bon moment pour pleurer dans son caribou l’hémorragie des capacités de production de variétés, de dramatiques et d’affaires publiques à CBWFT. Radio-Canada parle peu des hors Québec, les privant d’une place télévisuelle.

Pourtant, même les groupes ethniques au Canada ont leur télé nationale pour partager leurs histoires : les Irlandais, les Coréens et les Tamils. Les Maple Leafs aussi. Pourquoi pas nous?

Ce n’est pas normal et le CRTC souhaite combler ce vide. Il reste deux semaines – jusqu’au 27 février – pour commenter ou demander d’intervenir lors des audiences du 23 avril. Deux demandeurs sont en lice : le projet UNIS de TV5 International et ACCENTS.tv de la Corporation de la télévision francophonie canadienne (CTFC).

Situé à Ottawa, ACCENT s’adresse au million de francophones hors Québec, tandis que de Montréal, UNIS vise aussi les quatre millions de Québécois hors Montréal.

Le CRTC cherche un service de programmation contribuant « de façon exceptionnelle à l’expression canadienne » en reflétant la réalité (valeurs, opinions, créativité) du public ; en favorisant la souveraineté culturelle, l’identité et la diversité ethnoculturelle; et en améliorant les services aux communautés de langue officielle.

Que veulent ces communautés? Elles demandent essentiellement ce que APTN a obtenu : un réseau national pour et par les communautés. Avec les 38 millions $.

L’APTN a construit à partir de zéro une véritable industrie culturelle : une programmation de nouvelles et d’affaires publiques, variétés et dramatiques, séries pour enfants, documentaires et couverture d’évènements; de nouveaux débouchés pour les artistes en régions et la création d’infrastructures de production – un actif de 45 millions $; sans oublier le développement de capacités de gestion de production.

De plus, la gouvernance pour et par les communautés impliquerait l’élaboration de processus démocratiques et de recherche sur les priorités, produisant une importante base de données sur l’auditoire. Elle apporterait une nouvelle relation de pouvoir avec les milieux gouvernementaux et d’affaires. Mais sa réalisation repose sur une prise de conscience.

Et voilà le défi : où est la volonté d’identification commune chez les francophones? Le projet ACCENTS ne fait pas l’unanimité même s’il est présenté par une société créée par les communautés. Est-ce étonnant?

Les organismes francophones se sont appropriés du modèle de solitude provinciale, engendré par la montée du nationalisme québécois. La SRC a dû choisir son camp, abandonnant les régions pour renforcer sa présence au Québec. Que reste-t-il de l’auditoire national, sinon un public fractionné par province pendant que Montréal se regarde?

Dans ce chacun pour soi, la construction d’une identité commune et d’une mobilisation sociale en milieu minoritaire est-elle possible? Il y a ‘des’ communautés, mais ‘une’ communauté d’affinité nationale est-elle envisageable? L’une n’empêche pas l’autre.

Les autochtones l’ont réussi avec l’APTN. Les francophones vont-ils saisir l’occasion? Pas en restant neutres.

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