Éditorial par Jean-Pierre Dubé

 LA LIBERTÉ DU 27 MARS AU 2 AVRIL 2013

Automne 1977. Un grand hôtel de Winnipeg. La Commission Pépin-Robarts sur l’unité canadienne tient des audiences dans le cadre d’une consultation nationale demandée par le Parlement en réaction à l’élection d’un gouvernement souverainiste au Québec. Le mémoire du Conseil jeunesse provincial (CJP) est très attendu, la presse informée et les caméras en standby.

Le mémoire est court, mais le geste est long. Pendant que le président Vincent Dureault se racle la gorge au micro, le vice-président Richard Chartier fend l’auditoire en portant une brouette visiblement construite avant la Confédération et remplie à ras bord de documents. Les flashs captent le jeune de 19 ans en mouvement devant la table des commissaires.

Au moment où le véhicule est déposé sur ses appuis, le mémoire mûrement réfléchi est avec solennité : « Tout a déjà été dit. » Le soir même, l’évènement ouvre le bulletin des chaînes nationales. Le lendemain, la photo fait la manchette des grands quotidiens.

Ce moment de gloire du CJP ne fut pas le dernier mot de Vincent Dureault, devenu humoriste et animateur vedette de la radio CKSB. Ni de Richard Chartier qui poursuit une carrière fructueuse en contributions, entre autres aux brouettes documentaires.

Les deux ont célébré ces souvenirs à l’émission Carte Blanche, quelques jours après la nomination du nouveau juge en chef du Manitoba, le 8 mars. Le choix d’un Franco-Manitobain à ce poste est un évènement. Fondée en 1906, la Cour d’appel du Manitoba a connu deux chefs francophones avant Richard Chartier : James Prendergast de 1929 à 1944 et Alfred Monnin de 1983 à 1990.

Pourquoi Richard Chartier et pourquoi maintenant? Son affiliation au Parti conservateur n’a certainement pas nui. Mais avec ses 55 ans, n’est-il pas encore jeune pour occuper le poste le plus élevé des tribunaux manitobains?

Le natif de Saint-Norbert connaît une carrière impeccable et droite comme une flèche. À 35 ans, il est nommé à la Cour provinciale. À 40 ans, il produit pour l’administration Filmon un rapport déterminant sur les services en français au Manitoba. On pouvait avoir des inquiétudes sur ses contraintes, 15 ans après la crise linguistique qui avait ébranlé la Législature. Mais le juge avait la confiance du Conseil des ministres et il est allé aussi loin que la réalité politique le permettait.

Son rapport de 1998 continue à donner des résultats, une des 29 recommandations étant de produire annuellement un rapport sur l’évolution des services. C’est une façon d’assurer, selon l’auteur de Avant toute chose, le bon sens, la progression graduelle de l’offre. Le bilan de 2011 fait état, par exemple, de 800 postes désignés bilingues au sein de l’administration provinciale et de 1 000 dans les offices régionaux de santé.

Richard Chartier n’est pas un intellectuel ni un rêveur mais un pragmatiste. Son génie, c’est l’efficacité des systèmes. Et il sait comment s’entourer. La direction d’un important projet en matière de violence domestique a renforcé sa conviction que le temps d’attente constitue « une souffrance émotionnelle ». Sa réforme a été reconnue par l’ONU.

Le choix de l’homme du bon sens pour diriger la Cour d’appel est opportun. Avant de quitter ses fonctions, son prédécesseur s’était montré frustré par l’engorgement de l’administration : des procès criminels traînent pendant cinq ans, le double pour les poursuites civiles. Avec son focus habituel, le nouveau chef va trouver des solutions consensuelles pour faire fonctionner le système, en place depuis 200 ans.

La nomination d’un juge en chef francophone ajoute à la contribution de cette communauté à la qualité de vie manitobaine. Que nos meilleurs vœux l’accompagnent. Peut-être que tout a été dit, mais tout n’a pas été fait.

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